{"id":72552,"date":"2024-06-19T09:51:01","date_gmt":"2024-06-19T07:51:01","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?p=72552"},"modified":"2024-06-27T14:52:45","modified_gmt":"2024-06-27T12:52:45","slug":"adolescence-errance-et-traumatisme","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/adolescence-errance-et-traumatisme","title":{"rendered":"Adolescence, errance et traumatisme"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Les enfants et les adolescents ont besoin d\u2019un double accueil&nbsp;: un accueil physique, et un accueil de la parole. Ainsi se cr\u00e9e un espace de mise en mots des \u00e9v\u00e8nements v\u00e9cus. Le centre de soins devient un lieu d\u2019\u00e9laboration qui favorise la transmission d\u2019une histoire et non plus d\u2019un traumatisme.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En 2007, nous avons consacr\u00e9 un colloque au sujet de&nbsp;la transmission et du t\u00e9moignage<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Cet \u00e9v\u00e9nement nous a ouvert beaucoup de perspectives de travail. Nous avons pu \u00e9tablir qu\u2019il existe deux positions face \u00e0 la transmission du traumatisme. L\u2019une pr\u00f4ne l\u2019oubli de l\u2019\u00e9v\u00e9nement traumatique comme moyen le plus efficace pour l\u2019effacer. L\u2019autre, au contraire, insiste sur l\u2019importance de la m\u00e9moire et du souvenir afin de lutter contre les effets du trauma et leur transmission. Ces positions ont un point commun&nbsp;: elles consid\u00e8rent toutes deux le traumatisme comme une forme de \u00ab&nbsp;maladie&nbsp;\u00bb transmissible. Lors d\u2019un colloque, une invit\u00e9e a propos\u00e9 une image qui condense l\u2019id\u00e9e commune que l\u2019on se fait de la transmission du trauma&nbsp;: il se propagerait comme \u00ab&nbsp;la radioactivit\u00e9&nbsp;\u00bb. Cette m\u00e9taphore permet d\u2019\u00e9voquer deux \u00e9l\u00e9ments que l\u2019on retrouve souvent dans cette probl\u00e9matique&nbsp;: le silence et l\u2019invisibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre, reprenons ce que l\u2019on entend par trauma. Le positionnement du Centre Primo Levi exclut la possibilit\u00e9 d\u2019en donner une seule et unique d\u00e9finition. En effet, chaque discipline adopte sa propre vision du trauma, et sa propre proposition de traitement.<\/p>\n\n\n\n<p>Aucune situation n\u2019est traumatique <em>en soi<\/em>. Les conditions du trauma ne sont ni objectives, ni universelles. Elles sont ind\u00e9pendantes de la r\u00e9alit\u00e9 socio-politique. En effet, pour que l\u2019on puisse parler d\u2019un trauma, il faut r\u00e9unir certaines conditions qui sont d\u2019ordre \u00ab&nbsp;hystorique&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire que le trauma soit d\u00e9nou\u00e9 de la grande Histoire. En d\u2019autres mots, il n\u2019y a pas de r\u00e9action standard face \u00e0 une catastrophe, face au malheur qui s\u2019abat sur une personne, une famille, une ville ou un pays. Les r\u00e9actions sont multiples, en fonction de la singularit\u00e9 de chacun. Mais alors, \u00e0 quelles conditions peut-on rep\u00e9rer un trauma&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Un sujet impliqu\u00e9 par l\u2019<em>\u00e9v\u00e9nement<\/em> mais pas <em>victime<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas rare que le traumatisme soit associ\u00e9 \u00e0 la condition de <em>victime<\/em>. Le discours contemporain souffre d\u2019un exc\u00e8s d\u2019utilisation de ce terme&nbsp;: nous vivons dans l\u2019empire des victimes<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Or, les personnes qui ont \u00e9t\u00e9 affect\u00e9es par des \u00e9v\u00e9nements traumatiques ne se consid\u00e8rent pas syst\u00e9matiquement comme des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, la premi\u00e8re condition n\u00e9cessaire afin que l\u2019on puisse parler de trauma est que le sujet soit <em>impliqu\u00e9<\/em> par l\u2019\u00e9v\u00e9nement.&nbsp;Autrement dit, que le sens de sa vie, de son existence soit compromis par ce qu\u2019il a v\u00e9cu, sans aucun moyen d\u2019y \u00e9chapper.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L\u2019errance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019implication subjective est une des conditions du trauma, elle ne peut \u00e0 elle seule favoriser sa compr\u00e9hension. Un autre facteur est \u00e0 introduire, celui de l\u2019errance psychique, qui renvoie \u00e0 l\u2019abolition des notions de lieu et de d\u00e9placement<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a> directement caus\u00e9e par le traumatisme associ\u00e9 \u00e0 la cruaut\u00e9 et la violence. Cette d\u00e9sorientation emp\u00eache la mise en mots, engendrant le d\u00e9voilement d\u2019un manque constitutif du symbolique. En effet, certains \u00e9l\u00e9ments de l\u2019histoire d\u2019un sujet ne peuvent \u00eatre lus qu\u2019apr\u00e8s un certain temps, \u00e9tant illisibles sur le moment compte tenu de l\u2019absence de signifiants ou de repr\u00e9sentations pour le faire. Cependant, une trace reste et c\u2019est elle qui peut \u00eatre lue dans l\u2019apr\u00e8s-coup, notamment gr\u00e2ce au relais g\u00e9n\u00e9rationnel.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>G\u00e9n\u00e9rations et d\u00e9sorientations<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est seulement depuis quelques ann\u00e9es que l\u2019on commence \u00e0 admettre qu\u2019il existe un lien entre le traumatisme non \u00e9labor\u00e9 et l\u2019errance psychique. Le d\u00e9part de centaines de jeunes en Syrie, sans explication apparente, refl\u00e8te une absence de transmission entre les g\u00e9n\u00e9rations et une non-\u00e9laboration d\u2019un traumatisme. La plupart de ces jeunes partis pour faire le <em>djihad<\/em> sont n\u00e9s en France, issus de parents et de grands-parents qui ont connu des \u00e9v\u00e9nements violents&nbsp;: la colonisation, parfois des guerres ou des g\u00e9nocides. Aujourd\u2019hui, ils ne connaissent de ces \u00e9v\u00e9nements que le silence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019errance est un ph\u00e9nom\u00e8ne qui ne touche pas seulement la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration&nbsp;: elle se propage aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes. En effet, il est parfois plus ais\u00e9 de perp\u00e9tuer l\u2019errance que d\u2019adh\u00e9rer \u00e0 l\u2019aide qui pourrait en limiter les effets. L\u2019errance s\u2019incarne ainsi dans une forme de refus de secours, tout en \u00e9tant une modalit\u00e9 de r\u00e9ponse au non-accueil des premi\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations. Les violences endur\u00e9es par les parents et les grands-parents, notamment \u00e0 travers l\u2019absence de r\u00e9ponses institutionnelles fixes et stables, n\u2019ont pas permis de faire une \u00e9laboration psychique de ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu.<\/p>\n\n\n\n<p>Rachid Benzine le montre de mani\u00e8re magistrale dans le dialogue \u00e9pistolaire entre un p\u00e8re et sa fille partie faire le <em>djih\u00e2d<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><strong>[5]<\/strong><\/a>.<\/em> Tout le drame du traumatisme non \u00e9labor\u00e9 se retrouve dans cette pi\u00e8ce qui montre bien l\u2019impossible \u00e9change entre deux g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette d\u00e9chirure g\u00e9n\u00e9rationnelle que nous constatons quotidiennement dans nos consultations. Lorsque l\u2019on perd son lieu d\u2019origine pour conna\u00eetre une inhospitalit\u00e9 \u00ab&nbsp;radicale&nbsp;\u00bb dans un pays d\u2019accueil, cela perp\u00e9tue l\u2019errance. Cette absence physique de lieu en tant que chez-soi, associ\u00e9e \u00e0 un d\u00e9faut d\u2019\u00e9laboration du traumatisme, produit des \u00ab&nbsp;non-lieux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le \u00ab&nbsp;non-lieu&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai pu en faire le constat lors de consultations avec des familles tch\u00e9tch\u00e8nes. Il m\u2019arrive de me retrouver face \u00e0 trois g\u00e9n\u00e9rations. La grand-m\u00e8re, qui a surv\u00e9cu \u00e0 la d\u00e9portation de Staline en 1944. Un de ses enfants qui a connu les deux guerres en Tch\u00e9tch\u00e9nie en 1994 et 1999. Et enfin un ou plusieurs enfants n\u00e9s dans un pays europ\u00e9en. Ils ne sont pas accueillis&nbsp;: leur combat est de trouver un lieu. Dans leur parcours, il n\u2019y a pas de point d\u2019arr\u00eat. Il n\u2019y a pas de ponctuation, car leur histoire commence d\u2019un non-lieu pour tenter d\u2019arriver quelque part.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui me frappe, c\u2019est l\u2019ab\u00eeme qui existe entre trois g\u00e9n\u00e9rations qui ont connu des d\u00e9chirures si importantes, ainsi que l\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 trouver des espaces de transmission. Les entretiens \u00e0 plusieurs sont souvent le seul moment dans leurs vies o\u00f9 les patients d\u2019une m\u00eame famille peuvent se raconter ce qui s\u2019est pass\u00e9. Ce sont des moments tr\u00e8s forts en \u00e9motions, parce qu\u2019ils n\u2019avaient jamais pu compter auparavant le nombre de personnes proches perdues dans leur parcours d\u2019errance. C\u2019est le moment de l\u2019\u00e9vocation des fr\u00e8res et s\u0153urs, des oncles et tantes, des amis qu\u2019ils ne verront peut-\u00eatre plus jamais et dont ils ne parlaient plus par peur de l\u2019effondrement. Notre pr\u00e9sence permet aux patients de s\u2019adresser \u00e0 une personne dans leur langue, garante que quelque chose de leur douleur peut \u00eatre entendue et d\u00e9pos\u00e9e quelque part. Souvent, ils disent se sentir plus l\u00e9gers, soulag\u00e9s d\u2019un poids.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Je viens de nulle part&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La douleur produit souvent un silence qui se fait entendre d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 une autre. Il s\u2019agit d\u2019un deuil non \u00e9labor\u00e9, jamais dit. Les familles des exil\u00e9s vivent un quotidien o\u00f9 chacun vit pour soi, dans une survie permanente. Un enfant d\u2019origine soudanaise que je suivais pendant plusieurs ann\u00e9es et qui a fini r\u00e9cemment ses \u00e9tudes me disait \u00e0 quel point il avait r\u00e9alis\u00e9 qu\u2019il venait de \u00ab&nbsp;nulle part&nbsp;\u00bb. Il a \u00e0 peine quatre ans quand sa famille est tu\u00e9e pendant qu\u2019il est \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Un oncle d\u00e9cide, pour le prot\u00e9ger, de le confier \u00e0 une amie de la famille qui part vivre dans une autre ville. Elle est tu\u00e9e pendant le voyage. Il se retrouve dans la rue avec d\u2019autres enfants et survit gr\u00e2ce \u00e0 une femme qui le nourrit en \u00e9change de travail dans les champs. A dix ans, il rencontre un homme blanc, un religieux, qui lui paie le voyage pour venir en France. Une fois en France, on lui demande en permanence&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu viens d\u2019o\u00f9&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Aujourd\u2019hui, il r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je viens de nulle part&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>La parole en errance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut mesurer \u00e0 quel point&nbsp;les enfants et adolescents qui n\u2019ont connu que l\u2019errance ont des liens avec leur corps, avec les lieux, avec les langues, compl\u00e8tement diff\u00e9rents des n\u00f4tres. Leurs histoires sont remplies d\u2019une instabilit\u00e9 des lieux d\u2019\u00e9change. Finalement, cet endroit&nbsp;fixe&nbsp;qu\u2019ils recherchent, peut-\u00eatre le trouvent-ils dans nos consultations qu\u2019ils utilisent comme le seul espace o\u00f9 ils se sentent \u00e9cout\u00e9s. Ainsi, le centre de soins devient un lieu d\u2019accueil de leur parole en errance qui n\u2019a de cesse de se heurter \u00e0 la difficult\u00e9 de dire ce qui a fait trauma.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019adolescence, un mouvement symbolique important se joue. Quand on doit se dire \u00ab&nbsp;fils de&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;fille de&nbsp;\u00bb, on reconsid\u00e8re son rapport \u00e0 l\u2019origine. Ce moment n\u2019est pas propre aux enfants exil\u00e9s ou issus de l\u2019immigration. Chacun a besoin de ces moments de rupture, de passage. La diff\u00e9rence r\u00e9side plut\u00f4t chez ces adolescents dans l\u2019absence de discours sur les origines, sur leur pass\u00e9. Souvent, ce qu\u2019ils ressentent est un vertige du silence, du rien, un blanc sans histoire. Les effets du trauma sur les g\u00e9n\u00e9rations se ressentent dans des histoires non historicis\u00e9es, des morts non c\u00e9l\u00e9br\u00e9es, des langues erratiques, d\u00e9senchant\u00e9es. Et qui font de l\u2019appartenance un sentiment fragile et honteux.<\/p>\n\n\n\n<p>Armando Cote, psychologue clinicien au Centre Primo Levi<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a><em> Transmettre et t\u00e9moigner<\/em>, Dir. Cote&nbsp;et Patsalides, Paris, L\u2019Harmattan, 2008<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Lacan propose ce n\u00e9ologisme dans sa <em>Pr\u00e9face \u00e0 l\u2019\u00e9dition anglaise du s\u00e9minaire XI<\/em>, (Autres Ecrits, Paris, Le Seuil, Pp.571.) en 1976, pour montrer la coupure qui existe entre le sympt\u00f4me hyst\u00e9rique comme mod\u00e8le de la n\u00e9vrose et l\u2019histoire, donc le r\u00e9cit que le patient en fait<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Fassin et Rechtman, <em>L\u2019empire du traumatisme&nbsp;: enqu\u00eate sur la condition de victime<\/em>, Paris, Flammarion, 2007<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Douville, <em>De l\u2019adolescence errante<\/em>, Paris, Ed. des Alentours, 2016<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Benzine, <em>Nour, pourquoi n\u2019ai-je rien vu venir ?<\/em> Paris, Seuil, 2016<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les enfants et les adolescents ont besoin d\u2019un double accueil&nbsp;: un accueil physique, et un accueil de la parole. 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