{"id":72801,"date":"2024-06-20T11:34:15","date_gmt":"2024-06-20T09:34:15","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=72801"},"modified":"2024-06-27T15:27:31","modified_gmt":"2024-06-27T13:27:31","slug":"exil-et-identite","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/exil-et-identite","title":{"rendered":"Exil et identit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Qui n\u2019a fait cette exp\u00e9rience si commune et toujours renouvel\u00e9e \u00e0 tout coup de ne jamais se sentir finalement aussi fran\u00e7ais qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger&nbsp;? De cet exemple, on peut penser que l\u2019importance de l\u2019identit\u00e9 n\u2019est pas tant dans la tentative de sa d\u00e9finition, qui s\u2019av\u00e8re vite p\u00e9rilleuse et se d\u00e9robe aussi vite que l\u2019on s\u2019en approche, mais dans la description de l\u2019exp\u00e9rience subjective qui la fait surgir comme question.<\/p>\n\n\n\n<p>Terme peu usuel en psychanalyse, il est utilis\u00e9 par Freud, lorsqu\u2019il parle d\u2019\u00ab identit\u00e9 de perception&nbsp;\u00bb ou d\u2019\u00ab identit\u00e9 de pens\u00e9e&nbsp;\u00bb, pour mettre en avant le v\u0153u, toujours avort\u00e9, des processus psychiques de r\u00e9tablir la satisfaction (du premier lien \u00e0 l\u2019objet) ou son souvenir, reliant ainsi l\u2019<strong>identit\u00e9 \u00e0 la recherche du plaisir<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\"><sup><strong><sup>[1]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong>. Lacan dira que, de l\u2019objet, \u00ab&nbsp;<strong>le sujet cherche \u00e0 en retrouver la totalit\u00e9, \u00e0 partir de je ne sais quelle unit\u00e9 perdue \u00e0 l\u2019origine<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><sup><strong><sup>[2]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong>&nbsp;\u00bb, unit\u00e9 finalement jamais advenue. Somme toute, la permanence, la constance ne gu\u00e9rit pas, car elle ne vient jamais. Dit autrement, ce que l\u2019on \u00ab&nbsp;per\u00e7oit&nbsp;\u00bb ou reconna\u00eet comme soi se transforme rapidement en question de&nbsp;savoir \u00ab&nbsp;si c\u2019est un autre soi ou un autre que soi&nbsp;\u00bb. Cette question, Lacan l\u2019inscrit comme une dimension primitive de constitution d\u2019un sujet dans son exp\u00e9rience du miroir o\u00f9 celui-ci s\u2019y divise d\u2019embl\u00e9e, car appara\u00eet tr\u00e8s vite la dimension parano\u00efaque de l\u2019image, v\u00e9cue toujours aussi comme premi\u00e8re alt\u00e9rit\u00e9. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 ces groupes politiques aux identit\u00e9s rigides connaissant des schismes terribles \u00e0 la moindre dissension. Cette image dans le miroir, c\u2019est le moi freudien, l\u2019id\u00e9e d\u2019<strong>un moi comme constance, stagnation et donc plaisir<\/strong>, celui avec lequel on commerce dans le champ de la standardisation sociale. Ce n\u2019est pas tr\u00e8s loin du \u00ab&nbsp;moi id\u00e9al&nbsp;\u00bb dans sa dimension \u00ab&nbsp;imaginaire&nbsp;\u00bb, produit des discours collectifs. Mais le&nbsp;\u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb qui attesterait que c\u2019est bien&nbsp;\u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb qui parle n\u2019est pas ce moi freudien. Le \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb est un sujet, disait Lacan, divis\u00e9 par le langage, dit autrement \u00ab&nbsp;<strong>un lieu o\u00f9 je ne suis pas<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\"><sup><strong><sup>[3]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong>&nbsp;\u00bb. Le d\u00e9sir de l\u2019homme est marqu\u00e9 d\u2019une insatisfaction fonci\u00e8re qui fait que son objet ne peut que se d\u00e9rober et qui implique aussi, pour un sujet, de ne jamais totalement co\u00efncider avec ce qu\u2019il est. La relation est marqu\u00e9e d\u2019un hiatus, d\u2019un vide qui, moins que corr\u00e9lat mutilant d\u2019un tiers, est de structure et au fondement de notre humanit\u00e9, du fait indubitable d\u2019\u00eatre des \u00eatres parlants. C\u2019est cette division qui, pourrait-on dire, nous met en exil de tout point d\u2019origine, de toute fixit\u00e9 imaginaire, et qui fait que, dans le dialogue, aucune <strong><em>\u00ab&nbsp;identit\u00e9 &#8211; place&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong> ne peut \u00eatre verrouill\u00e9e. On n\u2019est pas oblig\u00e9 de faire de cet exil \u00ab&nbsp;originel&nbsp;\u00bb un synonyme de l\u2019existence, ou de faire l\u2019\u00e9loge du nomadisme ou du \u00ab&nbsp;des\u00eatre&nbsp;\u00bb, mais il importe d\u2019entendre que ce \u00ab&nbsp;manque \u00e0 \u00eatre&nbsp;\u00bb nous permet contradictoirement de nous pr\u00e9senter, \u00e0 mon exemple, tour \u00e0 tour sous la casquette du Breton, du provincial mont\u00e9 \u00e0 Paris, du Parisien \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, du transfuge de classe, d\u2019amoureux de la bicyclette, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui assurerait ma permanence, qui vient alors se substituer au terme d\u2019identit\u00e9 comme confirmation de soi, se soutiendrait alors plut\u00f4t pour chaque sujet du c\u00f4t\u00e9 de son rapport \u00e0 son histoire personnelle, dimension plus symbolique. Finalement, \u00e0 bien y regarder, une personne n\u2019organise pas son existence en premier lieu en fonction de grandes cat\u00e9gories de quelque nature qu\u2019elles soient (politique, culturelle, religieuse), mais de la mani\u00e8re dont elle articule son rapport aux origines envers qui elle consid\u00e8re avoir une dette symbolique, y devoir son existence. Sa question est donc d\u2019abord inconsciente. Par exemple, malgr\u00e9 tout ce que l\u2019on peut penser de la mobilit\u00e9 sociale actuelle des identit\u00e9s, il n\u2019est pas si ais\u00e9, comme on peut l\u2019entendre dans la pratique en cabinet, d\u2019accepter, au moins \u00ab au niveau de l\u2019inconscient&nbsp;\u00bb, de faire diff\u00e9remment, voire mieux que ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question des traces de l\u2019histoire personnelle pour chaque sujet devient importante aujourd\u2019hui dans un monde contemporain globalis\u00e9. Loin d\u2019avoir si ais\u00e9ment construit un individu affranchi, cette soci\u00e9t\u00e9 fait appara\u00eetre un individu plut\u00f4t fragilis\u00e9, \u00ab&nbsp;ne reconnaissant pas les siens&nbsp;\u00bb. Derri\u00e8re l\u2019id\u00e9e d\u2019identit\u00e9s toujours somm\u00e9es d\u2019\u00eatre d\u00e9montables et remontables \u00e0 l\u2019envie, sans pass\u00e9, se vit une sorte d\u2019effacement des traces d\u2019une singularit\u00e9 d\u00e9finitivement plus intime qu\u2019ext\u00e9rieure. On peut retrouver l\u00e0 les mots de Fran\u00e7ois Jullien, pour qui, alors, \u00ab&nbsp;<strong>la revendication culturelle serait un rempart contre l\u2019uniformisation du monde<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><sup><strong><sup>[4]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a>&nbsp;<\/strong>\u00bb, sorte de retour du refoul\u00e9, dans le social, de la perte des liens avec le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre exp\u00e9rience d\u2019effacement de ces traces est celle de l\u2019exil\u00e9. Chez l\u2019exil\u00e9, la premi\u00e8re \u00e9preuve de d\u00e9liaison est d\u2019abord celle du traumatisme, ob\u00e9rant durablement le sentiment d\u2019appartenance \u00e0 l\u2019ensemble. Cette d\u00e9shumanisation, Arendt en faisait, elle, une exp\u00e9rience paradigmatique de l\u2019exil. Le d\u00e9racinement &#8211; elle parle aussi de \u00ab <strong>d\u00e9solation <\/strong>\u00bb &#8211; est \u00ab la pr\u00e9condition \u00e0 la d\u00e9shumanisation<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00bb. \u00catre d\u00e9racin\u00e9, \u00ab&nbsp;\u00eatre superflu&nbsp;\u00bb, c\u2019est ne pas avoir de place dans le monde et de place garantie par l\u2019autre. Pour l\u2019universitaire et \u00e9crivain Edward Sa\u00efd, <strong>\u00ab&nbsp;une fois frapp\u00e9e d\u2019ostracisme, l\u2019exil\u00e9 a une vie anormale et mis\u00e9rable et porte les stigmates de son statut d\u2019\u00e9tranger<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\"><sup><strong><sup>[6]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong>&nbsp;\u00bb, avec ce risque de l\u2019\u00e9limination du lien politique aux autres, qu\u2019on nommerait, avec Arendt, le risque \u00ab&nbsp;<strong>de non-reconnaissance du droit d\u2019avoir des droits<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\"><sup><strong><sup>[7]<\/sup><\/strong><\/sup><\/a><\/strong>&nbsp;\u00bb. On se rapproche de l\u2019exp\u00e9rience contemporaine de l\u2019auteur soudanais Hassan Yacine \u00e9voquant, dans son po\u00e8me \u00ab&nbsp;La mal\u00e9diction<em>&nbsp;\u00bb,<\/em> son exil dans les rues de Paris&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ne l\u2019appelez plus corps, C\u2019est mon cadavre qui vous observe, Ce cadavre que vous m\u00e9prisez&nbsp;!!, M\u00eame ces chiens qui me regardent bizarrement, <strong>Vos chiens bien habill\u00e9s qui ont une identit\u00e9 et un nom.&nbsp;\u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Face aux identit\u00e9s pr\u00e9caires ou pathologis\u00e9es (traumatis\u00e9s, victimes), face aux repr\u00e9sentations non s\u00e9curisantes de l\u2019identit\u00e9, face \u00e0 l\u2019isolement, \u00e0 un exil que l\u2019on n\u2019a pas choisi, \u00e0 une situation sociale d\u00e9grad\u00e9e, et surtout \u00e0 la rupture des liens familiaux, <strong>tous les traits ou identifications<\/strong> fournis par la culture prot\u00e8gent la dignit\u00e9, dernier masque social face \u00e0 la honte. Ainsi, le rattachement \u00e0 tel trait en exil fait sympt\u00f4me <strong>; le sympt\u00f4me pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 par la psychanalyse comme un des noms de l\u2019identit\u00e9 du sujet<\/strong>. L\u2019exil peut produire, parfois, dans les premiers temps, une certaine rigidit\u00e9. Mais cette tendance au repli est moins essence de l\u2019exil que cons\u00e9quence possible de l\u2019absence de politiques publiques de mixit\u00e9 sociale. C\u2019est&nbsp;\u00ab&nbsp;<strong>la force du territoire<\/strong>&nbsp;\u00bb, celle qui fait qu\u2019on peut \u00eatre pris dans les identifications du coin de la rue. \u00c9tienne Balibar n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 parler d\u2019\u00ab&nbsp;<strong>apartheid&nbsp;<\/strong>\u00bb. Mais, derri\u00e8re le repli, s\u2019observent souvent de profondes variations o\u00f9 la rencontre avec l\u2019autre s\u2019av\u00e8re fr\u00e9quemment source d\u2019alt\u00e9ration de cette identit\u00e9 \u00e0 qui l\u2019on reproche d\u2019\u00eatre fig\u00e9e. Je pense \u00e0 ces familles vivant en h\u00f4tel, afghane, sri-lankaise, guin\u00e9enne, cohabitant aussi dans un grand r\u00e9seau d\u2019entraide et d\u2019\u00e9changes, se faisant d\u00e9j\u00e0 autre par la rencontre. \u00c9tienne Tassin rappelle que, dans ces situations d\u2019exil, \u00ab&nbsp;<strong>on peut se montrer aussi tel que l\u2019on ne s\u2019est jamais laiss\u00e9 voir, \u00e0 l\u2019\u00e9cart de l\u2019\u00eatre originaire<\/strong><a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\"><sup>[8]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb, migration autant interne qu\u2019externe. On ne recourt pas n\u00e9cessairement \u00e0 \u00ab&nbsp;la g\u00e9n\u00e9alogie verticale, (\u2026) \u00e0 l\u2019autorit\u00e9 imm\u00e9moriale de la filiation, [pour]&nbsp;contrer l\u2019\u00e9parpillement des compositions plurielles d\u2019existences<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>&nbsp;\u00bb&nbsp;; il peut appara\u00eetre aussi \u00ab&nbsp;<strong>des subjectivations multiples, autant d\u2019occasions de singularisation non identitaire<\/strong><a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>\u2026&nbsp;\u00bb. Me revient le souvenir d\u2019une patiente congolaise, qui, vendeuse au march\u00e9 de Kinshasa, s\u2019\u00e9tait d\u00e9couvert, dans sa longue errance dans les h\u00f4tels du 115, un talent d\u2019\u00e9crivain public pour tous ses autres voisins d\u2019infortune.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, \u00e0 cette exp\u00e9rience d\u2019une conscience d\u2019identit\u00e9 douloureuse, s\u2019en ajoute une autre tout aussi fondamentale&nbsp;: la p\u00e9joration de \u00ab&nbsp;la singularit\u00e9 de l\u2019exil\u00e9, de ses capacit\u00e9s&nbsp;\u00bb. C\u2019est-\u00e0-dire que l\u2019exil\u00e9 se voit caract\u00e9ris\u00e9 non seulement par l\u2019alt\u00e9rit\u00e9, mais par l\u2019\u00e9tranget\u00e9, qui lui fait ressentir sa singularit\u00e9 comme disqualifi\u00e9e. On ne peut, en France, sur ce plan, omettre un certain poids toujours \u00e0 l\u2019\u0153uvre, dans les repr\u00e9sentations inconscientes (voire conscientes pour certains) d\u2019une dimension de racisme colonial. D\u00e9consid\u00e9r\u00e9, l\u2019exil\u00e9 ne peut se faire reconna\u00eetre non seulement comme homme, mais aussi fils ou fille de, ou comme d\u00e9positaire d\u2019un savoir-faire et \u00eatre. Il est m\u00eame \u00e9tonnant de voir certains patients en grande difficult\u00e9 \u00e0 faire valoir leurs capacit\u00e9s morales ou intellectuelles, voire leur histoire familiale ou sociale, se rabattre sur leurs papiers, brandis et discut\u00e9s inlassablement comme outil de revendication ou s\u00e9same, nouvelle identit\u00e9. Si l\u2019homme contemporain peine \u00e0 valoriser, dans le monde globalis\u00e9, le registre de ses diff\u00e9rences, c\u2019est d\u00e9sormais une exp\u00e9rience qu\u2019il partage avec l\u2019exil\u00e9 et, au pire, qu\u2019il lui fait subir.<\/p>\n\n\n\n<p>On doit rappeler ici, avec \u00c9tienne Tassin, que l\u2019existence ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 la seule affirmation par la personne de son identit\u00e9 ethnique ou culturelle. Les personnes ne sont condamn\u00e9es au m\u00eame que parce qu\u2019elles sont \u00ab&nbsp;priv\u00e9es d\u2019action<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a>\u00bb, dit-il, et donc \u00ab&nbsp;des liens humains tiss\u00e9s dans l\u2019agir ensemble avec ceux qui ne sont pas dans la fratrie&nbsp;\u00bb. Pour lui, il faut saisir l\u2019op\u00e9ration surprenante qu\u2019Arendt a nomm\u00e9e \u00ab&nbsp;la distinction<em>,<\/em>op\u00e9ration par laquelle l\u2019agir avec d\u2019autres fait advenir la singularit\u00e9 de qui je suis par d\u00e9hiscence de ce que je suis<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> \u00bb. Rappeler, dans l\u2019exil, <strong>les liens constitutifs de l\u2019identit\u00e9 avec la possibilit\u00e9 d\u2019agir<\/strong> est une n\u00e9cessit\u00e9 pour renouveler l\u2019approche de l\u2019accompagnement des exil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mal du pays s\u2019accompagne toujours d\u2019un mal d\u2019identit\u00e9. L\u2019\u00e9cart entre les deux milieux culturels peut provoquer d\u2019intenses conflits rendant douloureuse cette conscience de soi. Avec l\u2019exil, <strong>la division propre \u00e0 la subjectivit\u00e9 peut ne plus \u00eatre intime et se d\u00e9place dans le champs r\u00e9el ou collectif, et se fait fronti\u00e8re ou mur.<\/strong> L\u2019absence de reconnaissance, la blessure narcissique associ\u00e9e, peut enfermer l\u2019exil\u00e9 dans l\u2019isolement ou les passions gr\u00e9gaires. Je pense \u00e0 un de mes patients assistant avec d\u00e9sarroi \u00e0 l\u2019enfermement de son groupe d\u2019amis dans cette identit\u00e9 douloureuse et \u00e9voquant son sentiment troublant d\u2019\u00eatre un exil\u00e9 parmi les exil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cette situation de conflictualit\u00e9, la psychiatrie transculturelle peut \u00e9voquer ce qu\u2019elle appelle, diff\u00e9rentes <strong>strat\u00e9gies de \u00ab&nbsp;<em>coping<\/em><\/strong><sup>13<\/sup>&nbsp;\u00bb&nbsp;chez les exil\u00e9s <strong>: la marginalisation n\u00e9vrotique<\/strong> (anxi\u00e9t\u00e9 massive r\u00e9sultant de la tentative de se plier aux exigences des deux cultures), la <strong>marginalisation d\u00e9viante<\/strong> (refus des deux normes culturelles face \u00e0 l\u2019impossible de satisfaire aux exigences antinomiques), <strong>le traditionalisme<\/strong> (repli sur des normes sociales d\u2019origine pour \u00e9viter la confusion), <strong>la sur-acculturation<\/strong> (abandon de la culture d\u2019origine<strong>), la bi-acculturation<\/strong> comme compromis. La psychanalyse, elle, produit un d\u00e9calage face \u00e0 cet enjeu. Elle met l\u2019accent sur la notion importante de <strong>la<\/strong> <strong>temporalit\u00e9 \u00e0 travers la question de la perte et du deuil<\/strong>. Les risques pour un sujet seraient per\u00e7us plut\u00f4t dans le registre de la m\u00e9lancolie. Dans l\u2019exil, c\u2019est parfois le pass\u00e9 qui est le plus actuel. L\u2019\u00eatre de l\u00e0-bas, dans sa \u00ab&nbsp;domiciliation existentielle&nbsp;\u00bb mobilise toute la disponibilit\u00e9 affective de l\u2019individu. Si, dans le deuil, le monde est pauvre et vide, dans la m\u00e9lancolie, c\u2019est le moi qui est vide. Il peut y avoir alors \u00ab&nbsp;identification&nbsp;\u00bb avec l\u2019objet perdu. Cette identification \u00e0 l\u2019objet du pass\u00e9 n\u2019est jamais tr\u00e8s loin&nbsp;\u00ab&nbsp;du r\u00eave&nbsp;\u00bb, o\u00f9 la nostalgie (nostos-algos, douleur du retour) est plut\u00f4t retour vers un pays mythifi\u00e9, o\u00f9 les asp\u00e9rit\u00e9s, la n\u00e9gativit\u00e9, sont comme effac\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La temporalit\u00e9 nous rappelle \u00e0 quel point cette question de l\u2019identit\u00e9, qu\u2019on devrait plut\u00f4t nommer d\u00e9sormais <strong><em>\u00ab&nbsp;processus de subjectivation<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb dans l\u2019exil, se soutient difficilement d\u2019une quelconque stabilit\u00e9. Le rapport \u00e0 cette question demeure tr\u00e8s tributaire, comme nous l\u2019avons dit, des effets du traumatisme, de l\u2019interf\u00e9rence de la r\u00e9alit\u00e9 ext\u00e9rieure, de la reconnaissance de ses singularit\u00e9s, du rapport \u00e0 la dette symbolique li\u00e9e \u00e0 la filiation, mais aussi du rapport tr\u00e8s variable dans le temps aux objets perdus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens de Y., jeune homme de 28 ans venu avec sa famille en France et me racontant comment il s\u2019arrangeait de cette question de l\u2019identit\u00e9. Il \u00e9voquait avec un sourire comment, quand il accompagnait son p\u00e8re r\u00e9fugi\u00e9 et bless\u00e9 de guerre \u00e0 la mosqu\u00e9e, il \u00e9tait v\u00eatu d\u2019habits rituels, que, sit\u00f4t sorti, il troquait pour des costumes de th\u00e9\u00e2tre d\u2019une petite compagnie de quartier, puis pour une tenue de <em>teenager<\/em> pour rejoindre sa nouvelle amoureuse parisienne. Celle-ci l\u2019appelait son \u00ab&nbsp;petit r\u00e9fugi\u00e9 du neuf-trois&nbsp;\u00bb, quand ses amis de Bobigny l\u2019appelaient \u00ab&nbsp;l\u2019artiste&nbsp;\u00bb ou, pour ceux n\u00e9s ici, \u00ab&nbsp;le bledard&nbsp;\u00bb. Ses grands-parents, rest\u00e9s au pays, l\u2019appelaient le Fran\u00e7ais, voire le Parisien, fantasmant sur son avenir dor\u00e9, lui qui vivait encore dans un petit h\u00f4tel de r\u00e9fugi\u00e9s. Cet exemple nous rappelle ainsi la fente entre ce que l\u2019on vit \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ce qui se donne \u00e0 voir, et ce que l\u2019on per\u00e7oit \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, loin des mirages et fictions de l\u2019unitaire et de l\u2019identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Jacky Roptin<\/em>, psychologue clinicien.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><sup>13<\/sup> Thierry Baubet et Marie-Rose Moro (dir.), <em>Psychiatrie et Migrations<\/em>, Masson, 2003.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Sigmund Freud,<em> L\u2019Interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, Points, 2013.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Jacques Lacan, <em>Le <\/em><em>S\u00e9minaire, <\/em>LivreII, <em>Le Moi dans la th\u00e9orie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, <\/em>Le Seuil, coll. Points, 2001, le\u00e7on 12.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Jacques Lacan, <em>Le <\/em><em>S\u00e9minaire, <\/em>LivreXVI, <em>D&#8217;un Autre \u00e0 l&#8217;autre,<\/em> Le Seuil, 2006, le\u00e7on 3.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn4\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Fran\u00e7ois Jullien, <em>Il n\u2019y a pas d\u2019identit\u00e9 culturelle<\/em>, L\u2019Herne, 2016.<\/p>\n\n\n\n<p><a id=\"_ftn5\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Hannah Arendt,<em> Les Origines du totalitarisme<\/em>, Gallimard, coll. Quarto, 2002<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Edward Sa\u00efd, <em>R\u00e9flexions sur l&#8217;exil et autres essais, <\/em>Actes Sud, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Hannah Arendt, <em>Il n\u2019y a qu\u2019un seul droit de l\u2019homme <\/em>(1949), Payot, 2021.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> \u00c9tienne Tassin, \u00ab&nbsp;La condition migrante&nbsp;\u00bb, <em>Tumultes<\/em>, n\u00b0 51, <em>Cosmopolitique en exils, <\/em>2018\/2.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\">[10]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\">[11]<\/a> \u00c9tienne Tassin, \u00ab&nbsp;Politique d\u2019un monde commun&nbsp;\u00bb, <em>Esprit<\/em>, octobre 2003.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\">[12]<\/a> <em>Ibid.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Qui n\u2019a fait cette exp\u00e9rience si commune et toujours renouvel\u00e9e \u00e0 tout coup de ne jamais se sentir finalement aussi fran\u00e7ais qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tranger&nbsp;? 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