{"id":73026,"date":"2024-06-25T12:08:52","date_gmt":"2024-06-25T10:08:52","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=73026"},"modified":"2024-06-27T14:58:06","modified_gmt":"2024-06-27T12:58:06","slug":"le-statut-du-temoin","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/le-statut-du-temoin","title":{"rendered":"Le statut du t\u00e9moin"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Si c&#8217;est un homme, <\/em>comme <em>L&#8217;Esp\u00e8ce humaine <\/em>de Robert Antelme (1947) ou l&#8217;\u0153uvre de Charlotte Delbo, mit du temps \u00e0 trouver ses lecteurs et \u00e0 se frayer la place qu&#8217;il occupe aujourd&#8217;hui dans la litt\u00e9rature de l&#8217;univers concentrationnaire et de la Shoah, et m\u00eame dans la litt\u00e9rature tout court. Sa publication et sa r\u00e9ception t\u00e9moignent tout \u00e0 la fois de l&#8217;incoercible besoin de dire et de la difficult\u00e9 d&#8217;\u00eatre entendu. Robert Antelme parle d&#8217;une \u00ab\u00a0v\u00e9ritable h\u00e9morragie d&#8217;expression\u00a0\u00bb. Mais ces rescap\u00e9s qui parlent, sont-ils pour autant \u00e9cout\u00e9s ? Primo Levi raconte le r\u00eave r\u00e9current qu&#8217;il fit \u00e0 Auschwitz et que, selon lui, beaucoup de d\u00e9port\u00e9s connurent \u00e9galement. &#8221; Voici ma s\u0153ur, quelques amis que je ne distingue pas tr\u00e8s bien, et beaucoup d&#8217;autres personnes. Ils sont tous l\u00e0 \u00e0 \u00e9couter le r\u00e9cit que je fais (&#8230;). C&#8217;est une jouissance intense, physique, inexprimable que d&#8217;\u00eatre chez moi, entour\u00e9 de personnes amies, et d&#8217;avoir tant de choses \u00e0 raconter : mais c&#8217;est peine perdue, je m&#8217;aper\u00e7ois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont m\u00eame compl\u00e9tement indiff\u00e9rents : ils parlent confus\u00e9ment d&#8217;autres choses entre eux, comme si je n&#8217;\u00e9tais pas l\u00e0. Ma s\u0153ur me regarde, se l\u00e8ve et s&#8217;en va sans un mot &#8220;. Et c&#8217;est &#8221; la d\u00e9solation totale &#8220;<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>poursuit l&#8217;\u00e9crivain. Une angoisse telle que le r\u00e9veil et le retour \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;Auschwitz sont encore pr\u00e9f\u00e9rables.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des ans, Primo Levi est devenu le t\u00e9moin capital, le recours pour tenter de penser l&#8217;homme dans le si\u00e8cle des totalitarismes et des g\u00e9nocides. Il fait autorit\u00e9. Une autorit\u00e9 souvent convoqu\u00e9e pour l&#8217;analyse du pass\u00e9 comme pour celle du pr\u00e9sent, pas toujours fid\u00e8le \u00e0 sa pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>De fa\u00e7on r\u00e9currente est formul\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de la Shoah, un interdit : celui de vouloir comprendre, de poser la question du &#8220;pourquoi&#8221;. A l&#8217;appui de cet interdit, le <em>&#8220;Kein Warum&#8221;<\/em>, il n&#8217;y a<em> \u00ab\u00a0pas de pourquoi\u00a0\u00bb<\/em>, qui figure dans <em>Si c&#8217;est un homme<\/em> : \u00ab Et justement, pouss\u00e9 par la soif, j&#8217;avise un beau gla\u00e7on sur l&#8217;appui ext\u00e9rieur d&#8217;une fen\u00eatre. J&#8217;ouvre, et je n&#8217;ai pas plus t\u00f4t d\u00e9tach\u00e9 le gla\u00e7on qu&#8217;un beau et grand gaillard qui faisait les cent pas dehors vient \u00e0 moi et me l&#8217;arrache brutalement. <em>&#8220;Warum?&#8221;<\/em> dis-je dans mon allemand h\u00e9sitant. <em>&#8220;Hier ist kein warum&#8221;<\/em> (ici il n&#8217;y a pas de pourquoi), me r\u00e9pond-t-il en me repoussant rudement \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;explication est monstrueuse mais simple : en ce lieu, tout est interdit, non certes pour des raisons inconnues, mais bien parce que c&#8217;est l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment toute la raison d&#8217;\u00eatre du <em>Lager<\/em>&#8221; (p. 34).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour survivre dans les camps, il ne fallait jamais se poser la question du pourquoi. Pourtant, Primo Levi n&#8217;a cess\u00e9 sa vie durant de se la poser, de la poser. C&#8217;est cette absence de pens\u00e9e qui est pour lui le signe du mort vivant. La dignit\u00e9 de l&#8217;\u00eatre humain, c&#8217;est d&#8217;\u00eatre un \u00eatre pensant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce m\u00e9susage de Primo Levi est particuli\u00e8rement visible en ce qui concerne l trois notions : la &#8220;zone grise&#8221;, le &#8220;musulman<a id=\"_ftnref2\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>&#8221; et le &#8220;devoir de m\u00e9moire&#8221;. \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Zone grise et musulman<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La &#8220;zone grise&#8221; et le &#8220;musulman&#8221; sont devenus des concepts pr\u00e9sents notamment dans l&#8217;essai du philosophe italien Georgio Agamben, \u00a0<em>Ce qui reste d&#8217;Auschwitz <\/em>(2003). Nul n&#8217;a remarqu\u00e9 alors l&#8217;\u00e9trange &#8220;avertissement&#8221; qui pr\u00e9c\u00e8de le corps du livre et pourtant en pose les fondements. Agamben y \u00e9nonce un postulat : gr\u00e2ce \u00e0 une s\u00e9rie de travaux historiques, affirme-t-il, on connait la fa\u00e7on dont &#8220;l&#8217;extermination des Juifs fut mise en \u0153uvre&#8221;. Le philosophe utilise ici la voie passive, sans compl\u00e9ment d&#8217;agent. Or cet agent apparait \u00e0 la page suivante : &#8220;du point de vue historique, nous savons (\u2026) comment les d\u00e9port\u00e9s \u00e9taient conduits dans les chambres \u00e0 gaz par une \u00e9quipe compos\u00e9e de leurs propres camarades (baptis\u00e9e <em>Sonderkommando<\/em>), qui se chargeait ensuite d&#8217;en extraire les cadavres, de les laver, de r\u00e9cup\u00e9rer les dents en or et les cheveux, pour les introduire enfin dans les fours cr\u00e9matoires&#8221;<a id=\"_ftnref3\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>La vision d&#8217;Agamben fait \u00e9cho \u00e0 celle que stigmatisait Golo Mann apr\u00e8s la publication du <em>Eichmann \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em> d&#8217;Hannah Arendt : &#8220;Un pas plus loin, \u00e9crivait Golo Mann, et les Juifs se seront extermin\u00e9s eux-m\u00eames en pr\u00e9sence occasionnelle de quelques nazis&#8221;. Chez Agamben, la pr\u00e9sence des nazis n&#8217;est m\u00eame plus \u00e9voqu\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Deux ouvrages seulement de Primo Levi peuvent \u00eatre retenus comme t\u00e9moignages : <em>Si c&#8217;est un homme<\/em> et <em>La Tr\u00eave<\/em>. Et c&#8217;est dans ce dernier ouvrage qu&#8217;apparait la notion de &#8220;zone grise&#8221; absente de <em>Si c&#8217;est un homme<\/em>. Chez lui, &#8220;l&#8217;ossature&#8221; de la zone grise est constitu\u00e9e par les &#8220;prisonniers fonctionnaires&#8221;. Elle &#8220;s\u00e9pare et relie tout \u00e0 la fois les deux camps des ma\u00eetres et des esclaves&#8221;. C&#8217;est donc un entre deux, qui n&#8217;efface pas l&#8217;existence aux deux extr\u00eames de la &#8220;zone&#8221; des &#8220;ma\u00eetres&#8221; et des &#8220;esclaves&#8221;. Car jamais Primo Levi n&#8217;oublie le &#8220;syst\u00e8me&#8221; ni la responsabilit\u00e9 des SS. Il met d&#8217;ailleurs en garde ceux qui l\u2019oublient\u00a0; mise en garde rarement cit\u00e9e : &#8220;Avant de discuter successivement des diff\u00e9rents motifs qui ont pouss\u00e9 quelques prisonniers \u00e0 collaborer dans une mesure variable avec le vainqueur, il faut toutefois affirmer avec force que devant des cas humains de ce genre, il serait imprudent de prononcer pr\u00e9cipitamment un jugement moral. Il faut poser clairement comme principe que la faute la plus grande p\u00e8se sur le syst\u00e8me, sur la structure m\u00eame de l&#8217;\u00c9tat totalitaire, et qu&#8217;il est toujours difficile d&#8217;\u00e9valuer le concours apport\u00e9 \u00e0 la faute par des collaborateurs individuels, grands et petits (jamais sympathiques, jamais transparents)&#8221;<a id=\"_ftnref4\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la zone grise, donc \u00e0 la possibilit\u00e9 du jugement moral, la figure du musulman qui grandit au fur et \u00e0 mesure que l&#8217;\u00e9v\u00e8nement s&#8217;\u00e9loigne, jusqu&#8217;\u00e0 devenir la figure m\u00eame du <em>Lager<\/em>, voire de la victime essentielle. Non que cette figure f\u00fbt absente du premier r\u00e9cit. Dans <em>Si c&#8217;est un homme<\/em>, Primo Levi \u00e9crit : &#8220;Si je pouvais r\u00e9sumer tout le mal de notre temps en une seule image, je choisirais cette vision qui m&#8217;est famili\u00e8re : un homme d\u00e9charn\u00e9, le front courb\u00e9 et les \u00e9paules vout\u00e9es, dont le visage et les yeux ne refl\u00e8tent nulle trace de pens\u00e9e&#8221;<a id=\"_ftnref5\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> . Mais l&#8217;origine de la fortune du mot se trouve dans<em> Les Naufrag\u00e9s et les Rescap\u00e9s<\/em> : &#8220;Je le r\u00e9p\u00e8te : nous, les survivants, nous ne sommes pas les vrais t\u00e9moins. C&#8217;est l\u00e0 une notion qui d\u00e9range, dont j&#8217;ai pris conscience peu \u00e0 peu, en lisant les souvenirs des autres et en relisant les miens \u00e0 quelques ann\u00e9es de distance. Nous, les survivants, nous sommes une minorit\u00e9 non seulement exigu\u00eb, mais anormale : nous sommes ceux qui, gr\u00e2ce \u00e0 la pr\u00e9varication, l&#8217;habilet\u00e9 ou la chance, n&#8217;ont pas touch\u00e9 le fond. Ceux qui l&#8217;ont fait, qui ont vu la Gorgone, ne sont pas revenus pour raconter, ou sont revenus muets, mais ce sont eux les &#8220;musulmans&#8221;, les engloutis, les t\u00e9moins int\u00e9graux, ceux dont la d\u00e9position aurait eu une signification g\u00e9n\u00e9rale&#8221;<a id=\"_ftnref6\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Des musulmans, il est question dans le chapitre &#8220;les \u00e9lus et les damn\u00e9s&#8221; de <em>Si c&#8217;est un homme<\/em>. Primo Levi leur consacre trois pages<a id=\"_ftnref7\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre description, talent litt\u00e9raire en moins, rejoint celle de Primo Levi\u00a0: &#8220;Ils ont la r\u00e9pugnance pour le travail, ils deviennent paresseux. Il se d\u00e9veloppe chez eux une apathie compl\u00e8te, le manque de l&#8217;initiative psychique et l&#8217;oppression. Ils oublient m\u00eame qu&#8217;ils ont faim et m\u00eame ils ne sentent plus le besoin de manger, mais pourtant, quand ils voient du pain, du sucre ou bien de la viande, ils deviennent tout \u00e0 coup tr\u00e8s agressifs, ils arrachent du pain, le d\u00e9vorent quoi qu&#8217;ils soient expos\u00e9s aux coups, sans pouvoir se sauver par la fuite&#8221;. Cette description est tir\u00e9e d&#8217;un \u00e9trange ouvrage, totalement tomb\u00e9 dans l&#8217;oubli, et que j&#8217;ai re\u00e7u il y a une quinzaine d&#8217;ann\u00e9es d&#8217;un m\u00e9decin vivant en Suisse. Cet ouvrage s&#8217;intitule <em>Maladie de la faim. Recherches cliniques sur la famine ex\u00e9cut\u00e9es dans le ghetto de Varsovie. <\/em>Il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 en 1942 \u00e0 Varsovie, traduit en plusieurs langues et publi\u00e9 en 1946 par les soins de l&#8217;American Joint Distribution Committee. La faim, si pr\u00e9sente dans tous les t\u00e9moignages du <em>Lager<\/em> peut suffire \u00e0 cr\u00e9er le musulman sans autre intervention. Dans les d\u00e9buts du camp de Drancy, en novembre 1941, les intern\u00e9s meurent de faim. Plusieurs centaines d&#8217;entre eux sont alors lib\u00e9r\u00e9s par les Nazis. Leurs t\u00e9moignages sont recueillis par la F\u00e9d\u00e9ration des soci\u00e9t\u00e9s juives de France. Certains d&#8217;entre eux sont des Juifs allemands, lib\u00e9r\u00e9s du camp de Dachau. Leur verdict est sans appel : Drancy est pire que Dachau \u00e0 cause de la faim qui obs\u00e8de, d\u00e9shumanise, d\u00e9truit ce qui fait l&#8217;humanit\u00e9 que Primo Levi d\u00e9finit \u00e0 plusieurs reprises comme la capacit\u00e9 de penser. Ainsi, de cette vision dont Levi nous dit qu&#8217;elle lui est famili\u00e8re et que j&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9e, &#8220;l&#8217;homme d\u00e9charn\u00e9&#8221;, au &#8220;front courb\u00e9&#8221; et aux &#8220;\u00e9paules vout\u00e9es&#8221; &#8220;dont le visage et les yeux ne refl\u00e8tent nulle trace de pens\u00e9e&#8221;.<\/p>\n\n\n\n<p>Or le musulman, dans le premier Primo Levi n&#8217;est pas seulement cet homme dont le visage et les yeux ne refl\u00e8tent plus aucune trace de pens\u00e9e, \u00a0il rejoint sans qu&#8217;il en ait conscience, celui qui, sans d\u00e9shumanisation pr\u00e9alable, est conduit \u00e0 la chambre \u00e0 gaz : &#8220;Tous les &#8216;musulmans&#8217; qui finissent \u00e0 la chambre \u00e0 gaz ont la m\u00eame histoire, ou plut\u00f4t ils n&#8217;ont pas d&#8217;histoire du tout : ils ont suivi la pente jusqu&#8217;au bout, naturellement, comme le ruisseau va \u00e0 la mer&#8221;. Dans ce sens, &#8220;la masse anonyme, continuellement renouvel\u00e9e et toujours identique&#8221; rejoint celle non moins anonyme, non moins continuellement renouvel\u00e9e, qui est s\u00e9lectionn\u00e9e d\u00e8s l&#8217;arriv\u00e9e \u00e0 Birkenau, ou encore \u00e0 Chelmno, Treblinka ou Belzec. Tous appartiennent \u00e0 la cat\u00e9gorie des &#8220;engloutis&#8221;. Elle non plus n&#8217;a pas d&#8217;histoire. C&#8217;est bien l\u00e0 que r\u00e9sulte la difficult\u00e9 : pour t\u00e9moigner, il faut avoir surv\u00e9cu. Or il n&#8217;y a pas ou peu de t\u00e9moins des centres de mise \u00e0 mort. Sur ces victimes, il n&#8217;y a rien \u00e0 \u00e9crire. Non parce qu&#8217;il y aurait une difficult\u00e9 \u00e0 t\u00e9moigner, ou une absence de talent litt\u00e9raire, ou une insuffisance des mots. Il n&#8217;y a que des masses d&#8217;\u00eatres humains qui arrivent et meurent gaz\u00e9s par les nazis, que les <em>Sonderkommandos<\/em> enterrent ou br\u00fblent. Tout r\u00e9cit litt\u00e9raire ou historique implique une temporalit\u00e9. Ici, le temps d&#8217;existe pas. C&#8217;est juste le passage du &#8220;ruisseau vers la mer&#8221; et la disparition en mer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le &#8220;musulman&#8221; de Primo Levi n&#8217;est donc pas simplement l&#8217;homme d\u00e9truit par la faim qu&#8217;ont \u00e9tudi\u00e9 les m\u00e9decins du ghetto de Varsovie. C&#8217;est l&#8217;homme d\u00e9truit promis au gaz.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le <em>Devoir de m\u00e9moire<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce devoir de m\u00e9moire, Primo Levi se l&#8217;est impos\u00e9 d\u00e8s le <em>Lager<\/em>. Toute son \u0153uvre l&#8217;atteste. L&#8217;\u00e9volution de sa r\u00e9flexion montre aussi que chez lui, le devoir de m\u00e9moire \u00e9tait coupl\u00e9 au devoir de penser. Or Primo Levi, \u00e0 la fin de sa vie, est conscient des limites de son exp\u00e9rience, de son impossibilit\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 une des questions qui lui est sans cesse pos\u00e9e, celle du &#8220;Pourquoi&#8221;. &#8220;Une des questions qui se r\u00e9p\u00e8tent, \u00e9crit-il, est celle du pourquoi de tout ceci, pourquoi les hommes se font la guerre, pourquoi on a cr\u00e9\u00e9 les <em>Lager<\/em>, pourquoi on a extermin\u00e9 les Juifs, et c&#8217;est une question \u00e0 laquelle je ne puis r\u00e9pondre. Et je sais que personne ne peut y r\u00e9pondre : pourquoi fait-on les guerres ? Pourquoi a-t-on\u00a0 fait la Premi\u00e8re Guerre mondiale, puis la Seconde? (&#8230;) Cette question me tourmente car je ne sais pas y r\u00e9pondre (\u2026) sauf par des g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s vagues sur le fait que l&#8217;homme est mauvais, qu&#8217;il n&#8217;est pas bon. Sur cette question de la bont\u00e9 ou de la m\u00e9chancet\u00e9 humaine, comment r\u00e9pondre ? Qu&#8217;il y a des hommes bons, d&#8217;autres qui ne le sont pas, que chacun est un m\u00e9lange de bons et de mauvais ?&#8221;<a id=\"_ftnref8\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Primo Levi cessera d&#8217;ailleurs d&#8217;aller t\u00e9moigner dans les \u00e9tablissements d&#8217;enseignement, parce que son exp\u00e9rience de concentrationnaire ne lui souffle aucune r\u00e9ponse aux questions qui lui sont pos\u00e9es. Il n&#8217;y a jamais chez Primo Levi de <em>Kein Warum<\/em>. Mais un \u00e9ternel <em>Warum<\/em>? qui ne re\u00e7oit d&#8217;autre r\u00e9ponse que l&#8217;\u0153uvre elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est pourtant cet entretien avec Anna Bravo et Federico Cerega qui a re\u00e7u ce titre en fran\u00e7ais que rien ne justifie, <em>Le Devoir de m\u00e9moire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Primo Levi est un des rares t\u00e9moins que je lis et relis. Il apprend beaucoup sur le <em>Lager<\/em>, sur l&#8217;histoire de la r\u00e9ception des t\u00e9moignages. Surtout, son exceptionnelle lucidit\u00e9 oblige sans cesse \u00e0 penser le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, sans mentir et se mentir.<\/p>\n\n\n\n<p>Annette Wieviorka, historienne<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Primo Levi, <em>Si c&#8217;est un homme, <\/em>Paris, Julliard, 1987, p. 76-77. Sur les premiers r\u00e9cits, leur abondance, leur r\u00e9ception, je me permets de renvoyer \u00e0 <em>D\u00e9portation et g\u00e9nocide. Entre la m\u00e9moire et l&#8217;oubli, <\/em>Plon, 1992, pp.161-190.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Dans son r\u00e9cit, Primo Levi d\u00e9signe les d\u00e9port\u00e9s les plus \u00e9loign\u00e9s de leur humanit\u00e9, condamn\u00e9s \u00e0 survivre au prix d\u2019une grande d\u00e9ch\u00e9ance physique et psychologique, sous le nom de <em>Musel\u00adm\u00e4nner<\/em>, comme on le faisait dans le camp d\u2019Auschwitz. Le terme est traduit par \u00ab musulmans \u00bb dans la version fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Giorgio Agamben, <em>Ce qui reste d&#8217;Auschwitz, <\/em>traduit de l&#8217;italien par Pierre Alferi, Rivage, 2003, p. 10.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Primo Levi, <em>Les Naufrag\u00e9s et les rescap\u00e9s. Quarante ans apr\u00e8s Auschwitz, <\/em>traduit de l&#8217;italien par Andr\u00e9 Maug\u00e9, Arcades, Gallimard, 1989, p. 42.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Primo Levi, <em>Si c&#8217;est un homme, <\/em>op.cit., p. 118.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Primo Levi, <em>Les naufrag\u00e9s&#8230;, <\/em>op.cit., p. 82<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> <em>Si c&#8217;est un homme<\/em>, op.cit.,pp. 115-117.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Primo Levi, <em>Le devoir de m\u00e9moire, <\/em>Entretien avec Anna Bravo et Federico Cereja, traduit de l&#8217;italien par Jo\u00ebl Gayraud, Editions Mille et une nuit, 1995, p. 40.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Si c&#8217;est un homme, comme L&#8217;Esp\u00e8ce humaine de Robert Antelme (1947) ou l&#8217;\u0153uvre de Charlotte Delbo, mit du temps \u00e0 trouver ses lecteurs et \u00e0 se frayer la place qu&#8217;il occupe aujourd&#8217;hui dans la litt\u00e9rature de l&#8217;univers concentrationnaire et de la Shoah, et m\u00eame dans la litt\u00e9rature tout court. 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