{"id":73033,"date":"2024-06-25T12:14:28","date_gmt":"2024-06-25T10:14:28","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=73033"},"modified":"2024-06-27T15:07:16","modified_gmt":"2024-06-27T13:07:16","slug":"etre-a-la-rencontre-de-lautre","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/etre-a-la-rencontre-de-lautre","title":{"rendered":"Etre \u00e0 la rencontre de l\u2019autre"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><em>Entretien avec<\/em><\/strong><strong><em> Elisabeth Perceval<\/em><\/strong><strong><em> <\/em><\/strong><strong><em>et Nicolas Klotz, <\/em><\/strong><strong><em>cin\u00e9astes, sur les choix qu<\/em><\/strong><strong><em>\u2019<\/em><\/strong><strong><em>ils effectuent lorsqu<\/em><\/strong><strong><em>\u2019<\/em><\/strong><strong><em>ils tournent un documentaire ou une fiction.<\/em><\/strong><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>En tant qu<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>auteurs et r\u00e9alisateurs, de quoi t\u00e9moignez-vous&nbsp;<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Elisabeth<\/strong><strong>&nbsp;Perceval<\/strong> : Tout d\u00e9pend s\u2019il s\u2019agit d\u2019un documentaire ou d\u2019un film de fiction. Avec le documentaire, nous entrons dans un espace que nous ne connaissons pas, avec des personnes que nous cherchons \u00e0 rencontrer. Pour nous, c\u2019est un t\u00e9moignage \u00e0 hauteur d\u2019hommes, parcellaire, fragment\u00e9, avec un travail de m\u00e9moire tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui de l\u2019historien. Nous cherchons surtout \u00e0 passer du temps ensemble, \u00e0 rire ensemble, \u00e0 \u00e9changer. Notre travail de cin\u00e9astes est engag\u00e9 dans la question de la sensibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fiction, c\u2019est une reconstitution. Cela se fait environ sur deux ans. Pour le film <em>La blessure<\/em>, nous sommes all\u00e9s dans diff\u00e9rents lieux d\u2019accueil pour rencontrer des primo-arrivants. Nous avons vu 100, 200 personnes avant de commencer \u00e0 \u00e9crire un sc\u00e9nario \u00e0 partir de l\u2019ensemble des t\u00e9moignages recueillis. Pour nous qui voulions travailler sur ces lieux qui ne sont jamais montr\u00e9s, comme la zone d\u2019attente de Roissy, nous demandions \u00e0 chacun de nous d\u00e9crire les locaux et les souvenirs qu\u2019ils en avaient. Petit \u00e0 petit se dessine la r\u00e9alit\u00e9 de cet espace, des gestes, du temps qui passe. Nous construisons une sc\u00e8ne \u00e0 partir de la fa\u00e7on dont nous, qui avons re\u00e7u ces paroles, ressentons les choses tout en tenant compte de la mani\u00e8re dont nous bougeons au sein de cet environnement.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>La Blessure,<\/em> j\u2019avais choisi de travailler \u00e0 partir du monologue pour que les personnes puissent prendre la parole. La douleur peut ainsi se dire gr\u00e2ce au temps et \u00e0 l\u2019\u00e9coute. Il s\u2019agissait donc pour les personnages de pouvoir dire les violences subies, mais dans un apaisement o\u00f9 naissait la conscience de ce qui se passait. Le monologue est une parole dans laquelle la personne violent\u00e9e se rel\u00e8ve et retrouve toute sa force.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Nicolas Klotz :<\/strong> Il y a aussi la question de l\u2019image. La mani\u00e8re dont nous avons film\u00e9 les personnes dans <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>h\u00e9ro<\/em><em>\u00ef<\/em><em>que lande <\/em>et le temps que nous avons pris avec elles est une m\u00e9thode de travail que nous d\u00e9veloppions depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. \u00ab Faire des images&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est pas un m\u00e9tier. Etre financ\u00e9 par la t\u00e9l\u00e9vision pour aller filmer dans la jungle, donne toujours les m\u00eames images, qui servent juste de supports visuels pour les commentaires des \u00e9ditorialistes. Aucun r\u00e9el rapport ne peut s\u2019installer entre la jungle, les habitants de la jungle et les t\u00e9l\u00e9spectateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand nous r\u00e9unissions des mat\u00e9riaux pour le sc\u00e9nario de <em>La Blessure<\/em>, pendant qu\u2019Elisabeth \u00e9changeait avec un homme ou une femme venue d\u2019Afrique, je prenais mon temps pour demander l\u2019autorisation de filmer leurs corps. Ce qui a pos\u00e9 un des parti pris du film, d\u2019utiliser des plans fixes. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s les avoir rencontr\u00e9 plusieurs fois, que j\u2019ai pu filmer leurs visages. Une fois que la confiance \u00e9tait l\u00e0. Et cette confiance permet de capter le visage, un regard, un corps, offerts au film, en train de s\u2019imaginer, puis de se tourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cin\u00e9ma permet de filmer des gens du commun qui ne sont ni des porte-paroles, ni des h\u00e9ros au sens m\u00e9diatique. Leurs mots ne sont pas travaill\u00e9s. Dans la jungle, par exemple, avec les militants habitu\u00e9s \u00e0 communiquer, on a vite l\u2019impression d\u2019avoir entendu 1000 fois leur discours. Ce n\u2019est pas ce qui nous int\u00e9resse. A aucun moment nous ne demandions de <em>t\u00e9moigner.<\/em> Nous passions du temps avec des personnes, nous vivions en quelque sorte avec eux, et petit \u00e0 petit, le film s\u2019est fait avec elles.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>EP<\/strong>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Aller vers&nbsp;\u00bb, c\u2019est ce qui fait la diff\u00e9rence entre \u00eatre observateur et \u00eatre dans l\u2019exp\u00e9rience de la rencontre de l\u2019autre. C\u2019est aussi nous-m\u00eames que nous allions rencontrer. Je ne vois pas comment il est possible de faire la connaissance de quelqu\u2019un sans faire un parcours sur soi. En tant que cin\u00e9astes, comment accueillir l\u2019autre dans une image&nbsp;? Nous avons choisi le plan fixe car c\u2019est un cadre dans lequel on accueille, et c\u2019est la personne qui d\u00e9cide quand elle en sort ou y revient. Il s\u2019agit de faire confiance \u00e0 notre improvisation et d\u2019\u00eatre dans une disponibilit\u00e9. Une fois un rapport de confiance \u00e9tabli, les rencontres se nourrissent.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>NK<\/strong>&nbsp;: Dans la Jungle, nous avons vite compris que le syst\u00e8me m\u00e9diatique cherchait \u00e0 l\u00e9gitimer des politiques anti-migrants au sein de l\u2019opinion publique. \u00ab&nbsp;Filmer des conditions indignes&nbsp;\u00bb sans jamais se rendre compte de ce qui se passait r\u00e9ellement. Une ville se construisait, avec un avenir, des id\u00e9es, des modes de vie qu\u2019ils inventaient sur place. Les cam\u00e9ras du formatage m\u00e9diatique n\u2019ont \u00e9videmment pas eu acc\u00e8s \u00e0 cette vie. Ce qu\u2019elles filmaient, c\u2019\u00e9tait le discours officiel qui l\u00e9gitime la destruction de la jungle. Le \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb est notre seul chemin. Pas les discours. Et ces images-l\u00e0, il faut aller les chercher car elles ne s\u2019offrent pas comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Comment montrer cette r\u00e9alit\u00e9&nbsp;<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>EP<\/strong>&nbsp;: Quand la police d\u00e9shabille une femme pour voir si elle n\u2019a pas de drogue, quelle position prendre&nbsp;? C\u2019est tr\u00e8s important de pouvoir en discuter en amont car il s\u2019agit de ne surtout pas rendre visible au spectateur l\u2019humiliation v\u00e9cue. L\u2019enjeu, c\u2019est de pouvoir transmettre la violence que cela repr\u00e9sente pour la personne, sans pour autant jouer avec le spectateur sur ce c\u00f4t\u00e9 voyeuriste. Nous avons donc choisi un plan o\u00f9 les regards se portent vers un endroit qui ne montre pas la sc\u00e8ne mais o\u00f9 l\u2019on entend une personne qui dit \u00ab&nbsp;enl\u00e8ve ta culotte&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;baisse-toi&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;tousse&nbsp;\u00bb. C\u2019est entendu de l\u2019ext\u00e9rieur et c\u2019est suffisamment violent pour t\u00e9moigner. Nous utilisons un hors-champ qui entre dans la perception du spectateur, parce qu\u2019il entend. Il est tr\u00e8s important de savoir quelle position \u00e9thique prendre face \u00e0 des sc\u00e8nes de violence, surtout quand il y a de l\u2019humiliation. Dans le cin\u00e9ma engag\u00e9, il est important de poser un regard constructif sur des situations qui ne pourraient n\u2019\u00eatre que d\u00e9sesp\u00e9rantes. Quand une personne t\u00e9moigne, il n\u2019est pas n\u00e9cessaire de lui demander des preuves, qu\u2019il montre ses cicatrices par exemple. Qu\u2019est-ce que cela apporte&nbsp;? Quand les t\u00e9moins parlent librement, tout le corps parle&nbsp;! Les positions expriment tellement qu\u2019il est inutile d\u2019aller plus loin, ou alors nous entrons dans une forme de voyeurisme. Pour nous, la douleur n\u2019est pas un spectacle.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Ce parti pris se retrouve-t-il au niveau du montage&nbsp;<\/strong><strong>?<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>NK<\/strong>&nbsp;: Dans <em>L<\/em><em>\u2019<\/em><em>h\u00e9ro<\/em><em>\u00ef<\/em><em>que lande<\/em>, l\u2019id\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas tant de diffuser des t\u00e9moignages que de filmer au jour le jour ce qui se passait. Nous rendions visite chaque jour \u00e0 une vingtaine de personnes, en plus des rencontres li\u00e9es au hasard. Au montage, nous nous sommes rendu compte que nous \u00e9tions en train de filmer la naissance d\u2019une nation.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but, le film durait 4h30, des choix ont d\u00fb \u00eatre faits. C\u2019est lorsque le film prend sa propre autonomie que nous pouvons voir l\u00e0 o\u00f9 l\u2019\u00e9nergie se d\u00e9place, s\u2019interrompt, cesse de circuler. Ce sont des choix \u00e0 la fois artistiques et de sens. Par exemple au niveau du son, nous voulions trouver une musique classique sur la manifestation de migrants dans la jungle. Nous avons pens\u00e9 \u00e0 Bach, sauf qu\u2019il y a chez Bach une dimension catholique. Alors nous avons essay\u00e9 avec Brahms. A la premi\u00e8re projection, nous nous sommes dit que Brahms fonctionnait bien sur la marche des migrants, mais pas sur la police. Alors nous avons d\u00e9cid\u00e9 de saboter Brahms avec un mauvais vent au moment de l\u2019arriv\u00e9e des employ\u00e9s de la pr\u00e9fecture et de la police. Parce que ce mauvais vent qu\u2019ils apportaient, c\u2019\u00e9tait la destruction de la jungle. Les choix se construisent ainsi de mani\u00e8re sensible. C\u2019est la diff\u00e9rence entre le cin\u00e9ma et le journalisme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>L<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>espoir du t\u00e9moin, c<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>est d\u2019\u00eatre entendu. Avez-vous l<\/strong><strong>\u2019<\/strong><strong>impression d\u2019\u00eatre entendus quand vous faites ces films ? <\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>EP<\/strong>&nbsp;: Nous organisons souvent des d\u00e9bats \u00e0 la fin des projections et beaucoup de spectateurs rapportent avoir \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s, surtout quand leurs pr\u00e9jug\u00e9s sur les \u00e9trangers sont forts. Etre mis pendant 3h40 face \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un effort. Comment se fait-il qu\u2019un \u00e9tranger qui n\u2019est rien puisse avoir l\u2019espace d\u2019un \u00e9cran o\u00f9 il est tout&nbsp;? D\u2019autres nous demandent pourquoi nous ne filmons pas les associations plut\u00f4t que les \u00e9trangers. Dans la plupart des reportages, ce sont les associations qui ont la parole. Notre bonheur \u00e0 nous est de rencontrer ces personnes, de percevoir leur savoir-faire, leur \u00e9nergie. Etre \u00e0 \u00e9galit\u00e9 avec l\u2019autre qui normalement fait partie d\u2019un autre monde.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>NK<\/strong>&nbsp;: Le film en lui-m\u00eame existe maintenant pour toujours. Mais votre question interroge les conditions de visibilit\u00e9 de films. Il faut se rendre compte que les conditions d\u2019acc\u00e8s au cin\u00e9ma hors du march\u00e9, sont minimales. Le march\u00e9 essaye toujours de faire croire que les films qui sortent en salle sont habit\u00e9s par un potentiel public \u00e0 l\u2019avance ; mais ce n\u2019est une construction \u00e9conomique. Pour entendre une parole, il faut comprendre que les conditions de construction de cet acc\u00e8s sont tr\u00e8s limit\u00e9es par les choix \u00e9conomiques de l\u2019industrie des images. Cela dit avec la r\u00e9volution num\u00e9rique, tout cela va se d\u00e9placer, les continents d\u2019images standardis\u00e9s vont finir par tellement lasser nos imaginaires, que d\u2019autres syst\u00e8mes vont voir le jour. La question est de savoir avec quelles images. Donc quelles imaginaires. Et quels formes de combats il va falloir mener. Autant du c\u00f4t\u00e9 des cin\u00e9astes que des spectateurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Propos recueillis par Marie Dani\u00e8s, r\u00e9dactrice en chef<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, cin\u00e9astes, sur les choix qu\u2019ils effectuent lorsqu\u2019ils tournent un documentaire ou une fiction. En tant qu\u2019auteurs et r\u00e9alisateurs, de quoi t\u00e9moignez-vous&nbsp;? Elisabeth&nbsp;Perceval : Tout d\u00e9pend s\u2019il s\u2019agit d\u2019un documentaire ou d\u2019un film de fiction. 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