{"id":73101,"date":"2024-06-25T14:52:38","date_gmt":"2024-06-25T12:52:38","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=73101"},"modified":"2024-06-27T16:40:39","modified_gmt":"2024-06-27T14:40:39","slug":"les-fantomes-du-passe","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/les-fantomes-du-passe","title":{"rendered":"Les fant\u00f4mes du pass\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Le mot deuil me renvoie \u00e0 deux images. La premi\u00e8re est relative \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance, sc\u00e8nes de tableaux de la peintre Yvonne Jean-Haffen, de processions au cimeti\u00e8re qui rythmaient r\u00e9guli\u00e8rement ma vie en Bretagne. L\u2019autre est celle de cette morgue gigantesque \u00e0 Rungis, en temps d\u2019\u00e9pid\u00e9mie, qui vient rappeler qu\u2019en nos jours et ce, depuis longtemps d\u00e9j\u00e0, on meurt de plus en plus loin de chez soi et de toute manifestation collective, pr\u00e9f\u00e9rentiellement \u00e0 l\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n\n\n\n<p>Philippe Ari\u00e8s<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, dans ses essais sur la mort, dit que l\u2019on se tromperait \u00e0 y voir une indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des d\u00e9funts. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est le contraire qui est vrai. Dans l\u2019ancienne soci\u00e9t\u00e9, les \u00e9clats du deuil dissimulaient tr\u00e8s peu une r\u00e9signation rapide. Aujourd\u2019hui, le refoulement de la peine, de sa manifestation publique, l\u2019obligation souvent de souffrir seul et en cachette aggravent le traumatisme d\u00fb \u00e0 la perte d\u2019un \u00eatre cher. Quels liens me direz-vous entre ces deux clich\u00e9s et les adolescents que je re\u00e7ois au Centre Primo Levi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je constate que quasiment tous les mineurs isol\u00e9s que j\u2019accompagne ont perdu, dans des temps r\u00e9cents, un \u00eatre cher, dans des circonstances violentes, le plus souvent sans que les rites soient respect\u00e9s ou sinon de mani\u00e8re abr\u00e9g\u00e9e ou clandestine. Pour la plupart, cette difficult\u00e9 \u00e0 &#8211; ce qu\u2019on appelait autrefois &#8211; \u00ab&nbsp;porter le deuil&nbsp;\u00bb est redoubl\u00e9e par une sorte de mise en sc\u00e8ne ici de \u00ab&nbsp;l\u2019interdit de la mort&nbsp;\u00bb (selon les mots d\u2019Ari\u00e8s), d\u2019un d\u00e9fendu de ce qui \u00e9tait autrefois convoqu\u00e9 voire command\u00e9. Cette forme d\u2019interdit, inconscient ou non, nous emp\u00eache le plus souvent de participer \u00e0 leur chagrin, non pour s\u2019y confondre, mais pour accompagner ce deuil. En d\u00e9finitive, d\u00e9sormais, ce deuil devient censur\u00e9, solitaire et honteux pour ces jeunes. Et comme l\u2019un d\u2019eux me le disait un jour de fa\u00e7on lapidaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019en parle jamais, \u00e0 qui vais-je raconter cela&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuil peut difficilement se faire sans accompagnement chez les jeunes. Il n\u2019est pas un acte conscient du sujet. Au risque de d\u00e9cevoir chacun, ou une soci\u00e9t\u00e9 (moderne) qui l\u2019esp\u00e8re&nbsp;: il n\u2019y a pas de \u00ab&nbsp;travail de deuil&nbsp;\u00bb&nbsp;; travail qui en ferait une d\u00e9marche \u00e9veill\u00e9e et individuelle. Lacan n\u2019utilise ce terme de \u00ab&nbsp;travail&nbsp;\u00bb qu\u2019en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la mise en place des rites et Freud ne l\u2019utilise qu\u2019une fois, pour parler non du travail \u00ab&nbsp;de deuil&nbsp;\u00bb mais \u00ab&nbsp;du deuil&nbsp;\u00bb, rappelant que c\u2019est lui qui nous fait \u00e0 notre insu. Aussi est-il important d\u2019aider ces jeunes \u00e0 en rep\u00e9rer les enjeux, particuli\u00e8rement autour des ann\u00e9es de l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il revient \u00e0 Freud d\u2019avoir fait rentrer le deuil dans les grandes pertes, m\u00eame abstraites, l\u2019usage du deuil chez ces jeunes reste attach\u00e9 \u00e0 une perte d\u00e9coulant de la mort d\u2019un objet pr\u00e9alablement fortement investi (parents, substitut\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p>Chez eux, certains ph\u00e9nom\u00e8nes y sont plus remarquables que chez les adultes. Il faut rappeler le rapport passionnel, voire narcissique, constitutionnel m\u00eame, de ces jeunes sujets \u00e0 leurs objets d\u2019investissement &#8211; leurs objets d\u2019amour &#8211; et ce, par la voie des identifications.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce moment de perte est pour eux l\u2019irruption d\u2019une d\u00e9sorganisation subjective. Freud parle d\u2019un <em>unheimlich <\/em>(inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9), Lacan d\u2019<em>estrangment <\/em>pour parler de ce moment o\u00f9 l&#8217;objet d&#8217;amour s\u2019ext\u00e9riorise, franchit les limites du fantasme dans lequel il est pris et vient modifier le rapport au monde du sujet. Ce peut \u00eatre un r\u00e9el moment de d\u00e9personnalisation. Lacan rappelle la dimension intol\u00e9rable de la perte, o\u00f9 comme dans la psychose, elle constitue un trou mais cette fois dans le r\u00e9el. Elle devient ainsi irr\u00e9ductible \u00e0 tout signifiant du langage. C\u2019est en quoi, dit-il, le deuil s\u2019apparente \u00e0 la psychose. Et l\u2019une des manifestations les plus singuli\u00e8res sont des apparitions quasi hallucinatoires si, par exemple, les rites dus aux morts ne sont pas accomplis. Lacan l&#8217;illustre par le <em>ghost<\/em> du p\u00e8re chez Hamlet.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>Dans ma clinique, il n&#8217;est pas rare que certains jeunes aient des conversations avec le d\u00e9funt le soir. Je pense \u00e0 un jeune qui, en fonction de la position qu\u2019il prenait pour dormir, voyait son p\u00e8re appara\u00eetre et lui parler comme s\u2019il \u00e9tait l\u00e0. Un autre le retrouvait dans le miroir. D&#8217;autres apparitions peuvent devenir plus pers\u00e9cutrices. Si certains \u00e9l\u00e9ments hallucinatoires peuvent conserver un caract\u00e8re transitoire chez l\u2019adulte, ils peuvent demeurer longtemps chez le jeune. Ils sont souvent tr\u00e8s mal per\u00e7us par l\u2019entourage, entra\u00eenant un v\u00e9cu d&#8217;angoisse et de solitude chez le jeune.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a rien qui puisse combler le trou de la perte dans le r\u00e9el si ce n\u2019est la totalit\u00e9 du signifiant, du symbolique. Les rites fun\u00e9raires pourraient-ils remplir cette fonction&nbsp;? Cette intervention massive, totale, de l\u2019enfer jusqu\u2019au ciel, de tout ce jeu symbolique, permettrait ainsi de faire passer la mort dans la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces moments de perte radicale, il existe aussi des jeux identificatoires inconscients importants. A l&#8217;instar des rites, ces processus sont pour le jeune des modalit\u00e9s de ma\u00eetrise du traumatisme subi. Ils s\u2019accompagnent toujours d\u2019un \u00ab&nbsp;surinvestissement de l\u2019objet perdu&nbsp;\u00bb qui entra\u00eene un renforcement des identifications dont la forme et le destin sont tr\u00e8s variables. Et si celles-ci sont g\u00e9n\u00e9ralement limit\u00e9es et passag\u00e8res chez l\u2019adulte, il en va tout autrement chez le jeune. Il s&#8217;agit d&#8217;un des modes essentiels de sa constitution psychique. Elles sont intensives et multiples.<\/p>\n\n\n\n<p>En effet, l\u2019une des bases de ces identifications se situe dans l\u2019\u0152dipe, processus qui fait lui-m\u00eame appel au deuil. Dans cette relation d\u2019\u00e9namoration aux parents, l\u2019enfant doit renoncer \u00e0 en \u00eatre l\u2019objet \u00e9lu. Deuil o\u00f9 rien n\u2019est satisfait. C\u2019est un deuil dont il ne conservera trace que sous le mode de l\u2019identification, notamment \u00e0 des traits, comme une pr\u00e9sence invisible de ce \u00e0 quoi il a par ailleurs renonc\u00e9. Ces traits sont associ\u00e9s \u00e0 l\u2019id\u00e9al du moi, relatif autant \u00e0 l\u2019objet qu\u2019il aurait pu \u00eatre qu\u2019aux parents eux-m\u00eames. D\u00e9sormais, c\u2019est autour de cette fonction de l\u2019id\u00e9al que va s\u2019accommoder le rapport du jeune \u00e0 son monde \u00e0 ses nouveaux objets d\u2019investissement. Cette dimension ancienne du deuil li\u00e9 \u00e0 l&#8217;\u0152dipe se retrouvera dans toute forme ult\u00e9rieure \u00e0 laquelle sera confront\u00e9 l&#8217;adolescent. Ce processus s&#8217;apparente \u00e0 ce que Freud nomme <em>incorporation<\/em>. Ces aspects d&#8217;identification et d&#8217;id\u00e9al seront d\u2019autant plus forts s&#8217;il existe un certain d\u00e9ni de la perte pour un sujet mis en demeure, soumis \u00e0 ce qu\u2019il y a de plus insupportable.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le deuil fait souvent appel \u00e0 l&#8217;identification, on peut aussi dire que l\u2019identification fait partie de tout deuil&nbsp;; ce qui en interroge la sortie. Le pronostic d\u00e9pendra de la nature de ces identifications et de celles qui pr\u00e9existaient \u00e0 la perte, c&#8217;est-\u00e0-dire des relations parents-enfant ant\u00e9rieures. Freud n\u2019a jamais cess\u00e9 de rappeler le caract\u00e8re ambivalent li\u00e9 \u00e0 la figure du d\u00e9funt, qui peut \u00eatre illustr\u00e9 par cet exemple clinique.&nbsp;&nbsp;<br>Je me rappelle ainsi de ce jeune terrass\u00e9 par le meurtre de son p\u00e8re, s&#8217;inscrivant alors dans des conduites d\u2019\u00e9chec. Dans l&#8217;apr\u00e8s-coup et de mani\u00e8re inconsciente, il appara\u00eet chez lui une forte d\u00e9valorisation de sa propre personne, \u00e0 laquelle s\u2019associe une agressivit\u00e9 imaginaire pr\u00eat\u00e9e au d\u00e9funt. Tout le jeu identificatoire est pr\u00e9sent. On y lit l\u2019ambivalence universelle envers une figure \u0153dipienne&nbsp;; ambivalence \u00e9prouv\u00e9e durant l\u2019enfance et qui prend dans l\u2019apr\u00e8s-coup de la disparition, un caract\u00e8re particuli\u00e8rement infigurable, voire pers\u00e9cuteur. L\u2019impression de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 assez aim\u00e9 par le parent d\u00e9c\u00e9d\u00e9 entra\u00eene chez lui une exigence continuelle de r\u00e9paration. Celle-ci s\u2019op\u00e8re sous la forme d\u2019une identification \u00e0 des traits imaginaires d\u2019intransigeance de cette figure tut\u00e9laire. Le suivi permet \u00e0 ce jeune de pond\u00e9rer et d\u2019\u00e9laborer un rapport diff\u00e9rent, plus apais\u00e9, \u00e0 cette figure. Cela n\u00e9cessitera plusieurs ann\u00e9es en raison du caract\u00e8re inconscient et complexe de ces processus.<\/p>\n\n\n\n<p>Il convient de prendre la mesure du caract\u00e8re parfois massif de ces identifications durant la p\u00e9riode de l\u2019adolescence qui est d\u00e9j\u00e0 un moment de remaniement profond du narcissisme, capital du r\u00e9servoir d\u2019amour re\u00e7u ou non. Lacan rappelait que dans le deuil, l\u2019objet de la personne d\u00e9funte rev\u00eat une existence d\u2019autant plus absolue qu\u2019elle ne correspond plus \u00e0 rien dans la r\u00e9alit\u00e9. D\u2019o\u00f9 l\u2019aspect parfois \u00ab&nbsp;cannibalique&nbsp;\u00bb de l\u2019identification puisque le deuil ouvre une b\u00e9ance symbolique ind\u00e9passable.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le deuil, il s&#8217;av\u00e8re que c\u2019est autour de ces traits conf\u00e9r\u00e9s \u00e0 l\u2019objet d\u2019amour, ainsi que ce \u00e0 quoi ils s\u2019associent m\u00e9taphoriquement chez le jeune que va se situer le travail th\u00e9rapeutique, ses difficult\u00e9s et sa temporalit\u00e9. Pour Lacan et Freud, c\u2019est \u00ab&nbsp;authentifier la perte pi\u00e8ce par pi\u00e8ce, signe \u00e0 signe&nbsp;\u00bb. C\u2019est ainsi un travail de \u00ab&nbsp;d\u00e9sinvestissement progressif&nbsp;\u00bb qui devra \u00eatre r\u00e9alis\u00e9, notamment au travers de la prise en compte des sentiments inconscients de culpabilit\u00e9. Ceux-ci ne peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9s qu&#8217;en relation avec l\u2019ambivalence pr\u00e9existante \u00e0 la relation que le sujet entretenait avec l&#8217;objet d&#8217;amour. On doit alors comprendre que le d\u00e9sinvestissement complet avanc\u00e9 par Freud dans <em>Deuil et m\u00e9lancolie <\/em>trouve s\u00fbrement ses limites chez les jeunes. Le souhait est de soutenir chez eux une disponibilit\u00e9 \u00e0 autre chose tout autant qu\u2019un app\u00e9tit \u00e0 autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut aussi concevoir qu\u2019en raison de l\u2019exil, l\u2019expression clinique du deuil peut comprendre des modalit\u00e9s diff\u00e9rentes du cadre clinique o\u00f9 on l\u2019entend habituellement. L\u2019exil lui-m\u00eame, en raison du caract\u00e8re d\u2019urgence de la situation, du rapport ambivalent \u00e0 la fuite, de l\u2019id\u00e9alisation du pays d\u2019accueil qui soutient l\u2019\u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e face \u00e0 l\u2019\u00e9preuve qu\u2019il constitue, fait que le temps de la subjectivation de la perte, du deuil, sa figuration, ne se superpose pas, ne co\u00efncide pas avec la perte de l\u2019objet dans la r\u00e9alit\u00e9. Au contraire, le d\u00e9ni (de la r\u00e9alit\u00e9 psychique plus que de la r\u00e9alit\u00e9 r\u00e9elle) peut entra\u00eener un surinvestissement des personnes r\u00e9f\u00e9rentes \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e. Cela peut se traduire par une forte demande &#8211; m\u00eame inconsciente &#8211; d\u2019attention, d\u2019affection envers ceux qui les accueillent. Ces figures sont parfois investies sous le mode de l\u2019univers familial, comme pour diff\u00e9rer un deuil parfois trop insupportable dans ces conditions d\u2019exil. Ces r\u00e9f\u00e9rents, pourtant, ne pourront \u00eatre de nouveaux parents, m\u00eame s\u2019ils peuvent &#8211; et cela peut aider &#8211; occuper \u00e0 titre transitoire ou de mani\u00e8re discontinue cette place. Il faut \u00eatre vigilant \u00e0 ces aspects, dans ces p\u00e9riodes d&#8217;investissement, car \u00e0 ce processus de deuil n\u00e9cessaire, s\u2019ajoutent les enjeux de l\u2019adolescence. Ce passage \u00e0 la vie d&#8217;adulte est un moment o\u00f9 les liens se r\u00e9am\u00e9nagent d\u00e9j\u00e0 pour permettre au jeune d&#8217;aller vers un n\u00e9cessaire processus de s\u00e9paration, tout autant psychique que physique. Or, les modalit\u00e9s actuelles d\u2019accueil des mineurs en France ne participent pas toujours, voire court-circuitent ces processus de deuil et de s\u00e9paration. Les jeunes sont presque emp\u00each\u00e9s de les vivre ou de les traverser sereinement. C\u2019est un grand moment d\u2019ambivalence qu&#8217;ils vivent o\u00f9 l\u2019on peut avoir \u00e0 faire face \u00e0 des affects de haine m\u00eame \u00e9touff\u00e9s. Ces mouvements d\u2019affects sont \u00e0 comprendre comme une adresse aux imagos et identifications parentales internes. Ils peuvent \u00eatre vus comme autant de digues et d\u2019\u00e9crans face \u00e0 la r\u00e9surgence importante, voire d\u00e9bordante, d\u2019affects d\u00e9pressifs li\u00e9s \u00e0 la perte et au deuil.<\/p>\n\n\n\n<p>On saisit alors \u00e0 travers ces mouvements de surinvestissement et de d\u00e9sinvestissement, ces enjeux identificatoires, la place d\u2019op\u00e9rateurs importants que sont les travailleurs sociaux, les \u00e9ducateurs, les professeurs dans ce processus de deuil. Bien s\u00fbr, en premier lieu, ils doivent se montrer capables d\u2019ext\u00e9rioriser et d&#8217;aider les jeunes \u00e0 accueillir, \u00e0 supporter la peine, ainsi que de la partager avec eux. Mais ils vont aussi repr\u00e9senter autant de p\u00f4les d\u2019identification, de substituts \u00e0 la personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Ceci aux fins de la prolonger dans ses promesses (de transmission), ainsi que de pond\u00e9rer les jeunes dans leurs exigences. Dans la prise en charge et le travail d\u2019accompagnement de ces pertes et des s\u00e9parations qu\u2019elles impliquent, il est important que ces jeunes ressentent en quoi leurs identifications parentales participent aussi aux nouvelles identifications vers lesquelles ils s&#8217;orientent (formation, autonomie, int\u00e9gration avec la question de la langue). Cet accompagnement des professionnels doit permettre d\u2019assurer une pr\u00e9sence interne vivante et non plus fig\u00e9e du parent disparu. Il favorise la poursuite du d\u00e9veloppement psychique du jeune l\u00e0 o\u00f9 la perte peut constituer un arr\u00eat ou une rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>Un attachement extr\u00eamement important doit \u00eatre port\u00e9 \u00e0 ce que tous les besoins r\u00e9els du jeune soient assur\u00e9s, comme avant la mort du parent. Sinon, le risque est d\u2019accentuer les ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019id\u00e9alisation et de survalorisation des personnes disparues, li\u00e9s \u00e0 l\u2019adolescence. Ce qui est tr\u00e8s pr\u00e9judiciable \u00e0 l\u2019\u00e9volution du rapport \u00e0 la perte et au deuil et donc \u00e0 l\u2019autonomie du jeune.<\/p>\n\n\n\n<p>La difficult\u00e9 de certaines prises en charge actuelles, avec des jeunes d\u00e9solidaris\u00e9s des n\u00e9cessit\u00e9s de leur \u00e2ge (scolarit\u00e9, h\u00e9bergement, etc.), ainsi que la multiplicit\u00e9 des r\u00e9f\u00e9rents, parfois sans responsabilit\u00e9 r\u00e9elle, ne contribuent pas \u00e0 assurer une place substitutive coh\u00e9rente. Cela peut enfermer le jeune dans un deuil impossible. D&#8217;o\u00f9 l&#8217;importance qu&#8217;il ait un espace de parole.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacky Roptin, psychologue clinicien et psychanalyste<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a>&nbsp;&nbsp;&nbsp; Journaliste, essayiste et historien fran\u00e7ais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le mot deuil me renvoie \u00e0 deux images. La premi\u00e8re est relative \u00e0 des souvenirs d\u2019enfance, sc\u00e8nes de tableaux de la peintre Yvonne Jean-Haffen, de processions au cimeti\u00e8re qui rythmaient r\u00e9guli\u00e8rement ma vie en Bretagne. 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