{"id":87465,"date":"2025-03-27T10:40:00","date_gmt":"2025-03-27T09:40:00","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=87465"},"modified":"2025-03-27T12:00:15","modified_gmt":"2025-03-27T11:00:15","slug":"de-lurgence-a-lapres-coup-quelle-pratique","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/de-lurgence-a-lapres-coup-quelle-pratique","title":{"rendered":"De l\u2019urgence \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-coup, quelle pratique\u00a0?"},"content":{"rendered":"\n<p>Diff\u00e9rencier, pour un psychanalyste, l\u2019urgence de l\u2019apr\u00e8s-coup, c\u2019est consid\u00e9rer que toute la valeur traumatique de l\u2019effraction n\u2019est pas imm\u00e9diate apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Ce qui caract\u00e9rise le moment de l\u2019urgence, c\u2019est que la <em>pragung,<\/em> selon les mots de Lacan<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019empreinte, la frappe n\u2019est pas inscrite, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 un syst\u00e8me de signification. Elle n\u2019est pas encore organis\u00e9e symboliquement. C\u2019est ce qui fait dire \u00e0 un psychanalyste, qu\u2019un traumatisme ne se mesurerait que dans l\u2019apr\u00e8s-coup d\u2019une parole organis\u00e9e, par laquelle un sujet subjective s\u2019il y a traumatisme ou pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y aurait ainsi le choc et sa repr\u00e9sentation, deux temps du traumatisme, ou disons-le, deux traumatismes au moins. On doit en premier lieu rappeler que chez certains patients du centre, des effets d\u00e9structurants du traumatisme (du choc) perdurent longtemps apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements. Le travail clinique a v\u0153u \u00e0 accueillir et \u00e0 soigner tout au long de ces ann\u00e9es, ces traces encore vivaces des sc\u00e8nes de violences (li\u00e9es aux transgressions des interdits ou tabous, aux processus de d\u00e9shumanisation, aux modifications du rapport au corps). Mais nous \u0153uvrons aussi, au Centre Primo Levi, dans un temps, l\u2019apr\u00e8s-coup (parfois des ann\u00e9es apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e8nement), o\u00f9 nous avons \u00e0 faire, conjointement, \u00e0 des amorces de reformulation, de mise en drame de ce qui encore r\u00e9cemment, constituait pour un sujet de l\u2019inorganis\u00e9, de \u00ab&nbsp;l\u2019in\u00e9dit&nbsp;\u00bb, du \u00ab&nbsp;sans pr\u00e9c\u00e9dent&nbsp;\u00bb qui ne rentrait dans aucune repr\u00e9sentation que le patient pourrait tirer de son histoire. Il s\u2019agit alors de conf\u00e9rer un tant soit peu de sens \u00e0 tout cela et en pond\u00e9rer la dimension bouleversante. Ce n\u2019est que petit \u00e0 petit, dans l\u2019apr\u00e8s-coup du travail de l\u2019inconscient, que la rencontre traumatique va rentrer dans un jeu de symbolisation. Freud pensait m\u00eame que la voie de sortie pour un sujet \u00e0 long terme \u00e9tait l\u2019int\u00e9gration de ce drame dans un mythe ayant valeur humaine, large, voire, universelle<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9voquer la dimension traumatique de l\u2019apr\u00e8s-coup, je prendrai l\u2019exemple classique de ces sujets, pourtant victimes passives d\u2019\u00e9v\u00e8nements catastrophiques, mais qui vont \u00e9prouver un intense et durable sentiment de culpabilit\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit de personnes ayant perdu la vie dans tel \u00e9v\u00e9nement. Les situations catastrophiques dont on parle, sont souvent sources de conflits de conscience. Si on peut imaginer qu\u2019il n\u2019y a pourtant pas de conduites qui s\u2019imposent d\u2019\u00e9vidence, ces personnes id\u00e9alisent un comportement \u00e0 produire, forme d\u2019irr\u00e9prochabilit\u00e9 toute virtuelle, dont l\u2019absence est v\u00e9cue comme source de grands tourments&nbsp;: \u00ab Quand j\u2019y pense aujourd\u2019hui, si je n\u2019avais pas ouvert la porte ce jour-l\u00e0 ou si nous nous \u00e9tions enfuis plus t\u00f4t, nous serions tous vivants&nbsp;\u2026&nbsp;\u00bb. Cette sorte de vertige moral les rend incapables d\u2019indulgence. Elles s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 rendre leurs conduites de l\u2019\u00e9poque ou leur soulagement d\u2019\u00eatre l\u00e0, ill\u00e9gitimes. C\u2019est \u00e0 ce terme de l\u2019impuissance<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, li\u00e9e \u00e0 la confrontation \u00e0 une situation ayant d\u00e9pass\u00e9 les capacit\u00e9s de r\u00e9ponse d\u2019un sujet, que va s\u2019\u00e9laborer inconsciemment, dans l\u2019apr\u00e8s-coup, une premi\u00e8re reprise imaginaire de cette b\u00e9ance, sous le sceau de la culpabilit\u00e9. Le sujet, pour ce faire, va tirer des \u00e9l\u00e9ments de son histoire, afin de tenter d\u2019\u00e9laborer une figure du traumatisme. Lacan avait cette formule tr\u00e8s \u00e9loquente&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>un traumatisme peut laisser quelque chose en suspens pour le sujet aussi longtemps qu\u2019un accord ne sera pas trouv\u00e9<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a>&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je prends l\u2019exemple d\u2019un de mes patients, un jeune homme qui vivait avec sa famille. Un soir qu\u2019il joue pr\u00e8s de chez lui, des miliciens surgissent, le frappent violemment \u00e0 coups de crosse et lui demandent en le mena\u00e7ant o\u00f9 est son p\u00e8re. Sid\u00e9r\u00e9, il est incapable de bouger. Il ne peut que voir certains de ces hommes s\u2019\u00e9loigner vers la maison, d\u00e9foncer la porte, monter les escaliers, et entendre une d\u00e9flagration&nbsp;: son p\u00e8re est mort. D\u00e8s le lendemain, il lui sera demand\u00e9 de partir s\u2019il ne veut pas \u00eatre la prochaine cible. Il passera 8 mois sur les routes avec des camarades de fuite, parfois se cachant, parfois travaillant pour payer le voyage. Ce n\u2019est que bien plus tard en France qu\u2019il se dira assailli de cauchemars r\u00e9it\u00e9rant la sc\u00e8ne v\u00e9cue jusqu\u2019\u00e0 l\u2019effraction de la seconde porte, incapable, semble-t-il, de s\u2019exon\u00e9rer d\u2019une faute \u00ab&nbsp;imaginaire&nbsp;\u00bb de n\u2019avoir pu sauver son p\u00e8re. Alors que tout le monde s\u2019\u00e9vertuera \u00e0 le d\u00e9culpabiliser et que chacun conviendra qu\u2019il n\u2019y avait rien \u00e0 faire, rien ne change. Plus d\u2019un an apr\u00e8s, le jeune homme mettra en \u00e9chec ses \u00e9tudes, sa vie. Dans cet exemple, on per\u00e7oit tous les registres auxquels nous confronte le trauma&nbsp;: surgissement de la violence, sid\u00e9ration, deuil &#8211; d\u2019ailleurs compliqu\u00e9 quand on n\u2019a pas pu assister aux fun\u00e9railles &#8211; cauchemars envahissant, solitude de l\u2019exil. Mais derri\u00e8re cette sc\u00e8ne attendue, inscrite dans notre imaginaire du miroir fascinant de la guerre, va appara\u00eetre une autre sc\u00e8ne, plus inconsciente. C\u2019est le suivi qui va permettre au sujet de reconstruire cette \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb sc\u00e8ne autour de laquelle s\u2019\u00e9tait reformul\u00e9, inconsciemment, le drame de la mort violente du p\u00e8re. C\u2019est une sc\u00e8ne familiale, une m\u00e8re aimante, un p\u00e8re autoritaire, la pr\u00e9sence de conflits, de pr\u00e9judices anciens qui ont \u00e9prouv\u00e9 cette famille et les liens filiaux. Les souhaits inconscients de s\u00e9paration des parents, de d\u00e9part du p\u00e8re avaient pris dans l\u2019apr\u00e8s-coup de l\u2019\u00e9v\u00e8nement actuel un caract\u00e8re ravageant. Cet exemple a un caract\u00e8re presque trivial par l\u2019apparition du registre \u0153dipien mais il figure bien la dimension d\u2019apr\u00e8s-coup. Un sujet va inconsciemment essayer de parer \u00e0 la b\u00e9ance du traumatisme, en tirant des \u00e9l\u00e9ments inconscients, une sc\u00e8ne qui va prendre une dimension embl\u00e9matique, voire elle-m\u00eame traumatique (ici le fantasme inconscient de la mort du p\u00e8re), pour r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019insondable \u00e9nigme de la mort actuelle. Cette sc\u00e8ne est \u00e9lev\u00e9e r\u00e9troactivement \u00e0 cette place pour permettre au sujet de d\u00e9passer l\u2019impasse de l\u2019univers symbolique face aux \u00e9v\u00e9nements du r\u00e9el. Une psychanalyste avait cet exemple \u00e9vocateur : \u00ab L\u2019apocalypse, c\u2019est de l\u2019insupportable qui a du sens, m\u00eame si &nbsp;celui du ch\u00e2timent<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On retrouve la conception freudienne de la causalit\u00e9 psychique qui ne suit aucun d\u00e9terminisme lin\u00e9aire. Dans cette temporalit\u00e9 o\u00f9 nous accueillons nos patients, ce n\u2019est pas le v\u00e9cu g\u00e9n\u00e9ral qui est remani\u00e9, car il n\u2019y a pas encore de refoulement et les effets de la violence sont toujours pr\u00e9sents, mais ce qui n\u2019a pu en \u00eatre int\u00e9gr\u00e9. Dans cet apr\u00e8s-coup, c\u2019est le temps de l\u2019\u00e9laboration d\u2019une question qui se pr\u00e9sente, d\u2019un \u00ab&nbsp;pourquoi moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb, interrogation qui restaure une articulation avec un monde symbolique (fait de r\u00e8gles, de lois, de sens), avec lequel le sujet demeurerait en lien, f\u00fbt-ce au prix de ses insuffisances. Rappelons-nous les mots de Faulkner \u00ab entre le chagrin et le n\u00e9ant, je choisis le chagrin<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a> \u00bb. Pour Freud et Lacan, cette reprise inconsciente de l\u2019apr\u00e8s-coup constitue un incontournable pour un sujet, car il ne peut se concevoir inconsciemment autrement que comme sujet et acteur.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette place de l\u2019apr\u00e8s-coup, on peut saisir ce qu\u2019il en est contradictoirement du travail au temps de l\u2019urgence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier temps de l\u2019urgence, p\u00e9riode qui succ\u00e8de aux \u00e9v\u00e9nements traumatiques, nous rappelle que les discours, les fantasmes qui nous tiennent face au monde sont fragiles et qu\u2019aucun ne peut supporter durablement certaines effractions du r\u00e9el de la violence. Pour ces exil\u00e9s, il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose, \u00e0 n\u2019en pas douter, et comme on dit, \u00ab&nbsp;cela fera date&nbsp;\u00bb, mais pas encore. Ceci fait que d\u00e8s le d\u00e9part, ces \u00e9v\u00e9nements se signent de l\u2019angoisse o\u00f9 un sujet est confront\u00e9 au caract\u00e8re imp\u00e9n\u00e9trable, ind\u00e9chiffrable de ce qui peut \u00eatre attendu de lui. Cette exp\u00e9rience d\u2019absence de recours, de la d\u00e9r\u00e9liction constitue l\u2019exp\u00e9rience traumatique dans ce temps de l\u2019urgence. Cette exp\u00e9rience se redouble de l\u2019horrible aperception brutale de l\u2019\u00e9tranget\u00e9 ou de l\u2019opacit\u00e9 de la vie elle-m\u00eame&nbsp;; le traumatisme devenant ce moment de conscience de l\u2019existence d\u2019un \u00e9cart entre le langage et l\u2019immanence du vivant,&nbsp; quelque chose&nbsp; encore impossible \u00e0 &nbsp;articuler<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Une lecture d\u2019un r\u00eave de Primo Levi, tout juste \u00e0 la sortie des camps, encore sid\u00e9r\u00e9 par cette exp\u00e9rience, peut nous aider \u00e0 nous figurer ce moment. Dans ce r\u00eave, il raconte \u00eatre dans une campagne, dans un climat paisible. Puis, il \u00e9prouve une angoisse, un sentiment de menace et au fur et \u00e0 mesure, tout s\u2019\u00e9croule et dit-il, il sait ce que cela signifie et il sait qu\u2019il l\u2019a toujours su. Il est \u00e0 nouveau dans les camps et rien n\u2019est plus vrai que le camp. Le reste, la campagne, la famille ne seraient que pure illusion des sens. On peut penser, \u00e0 travers ce fragment de r\u00eave, que ce qui \u00e9merge au sortir de la rencontre traumatique, ce n\u2019est pas seulement \u00ab&nbsp;comment dire la r\u00e9alit\u00e9 ou se faire comprendre quand cela n\u2019existe pas dans le langage&nbsp;\u00bb. C\u2019est comment, apr\u00e8s ces exp\u00e9riences, raccrocher la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;? Comment ne pas chuter hors du monde&nbsp;? C\u2019est souvent le sympt\u00f4me qui permettra plus tardivement d\u2019agrafer \u00e0 nouveau le monde du symbolique et du vivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour \u00e9voquer encore ces enjeux propres \u00e0 ce temps de pratique en urgence, je pense \u00e0 deux exemples de mon exp\u00e9rience humanitaire \u00e0 M\u00e9decins Sans Fronti\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier exemple concerne la prise en charge des femmes victimes de violences sexuelles de guerre au Congo. La g\u00e9n\u00e9ralisation de ces violences, la dimension sacr\u00e9e et le caract\u00e8re de profanation auxquels renvoient leurs atteintes, en constituait un traumatisme innommable. Dans ce contexte, des sujets ou des familles avant de passer la porte du suivi m\u00e9dicopsychologique propos\u00e9 par notre dispositif de soins d\u2019urgence empruntaient la voie des \u00ab\u00a0tradipraticiens\u00a0\u00bb, mettant l\u2019accent sur le trouble \u00e0 l\u2019ordre social associ\u00e9 \u00e0 ces violences et la r\u00e9paration des tabous. Par ce biais du logiciel traditionnel, finalement l\u00e0 aussi, pour eux, le drame prenait une certaine signification. Si cette mise en drame pouvait parfois se faire au d\u00e9triment du sujet, on comprenait que pour chacun cette voie avait v\u0153u \u00e0 pond\u00e9rer l\u2019effraction du monde et proposait l\u2019id\u00e9e d\u2019un rachat ou d\u2019une r\u00e9inscription possible par toute forme de rite ; avant que puisse ensuite \u00eatre parcourue pour chacun dans la th\u00e9rapie la voie des effets singuliers et intimes des violences et celle de leurs montages inconscients.<\/p>\n\n\n\n<p>Le second concerne mon exp\u00e9rience \u00e0 Gaza. Une m\u00e8re venait me voir suite \u00e0 la mort les jours pr\u00e9c\u00e9dents de son fils dans une explosion. Elle va me dire rapidement qu\u2019il est d\u00e9sormais un \u00ab\u00a0chahid\u00a0\u00bb. Ce terme signifiant martyr, martyr de la cause, est emprunt\u00e9 aux \u00e9l\u00e9ments de discours stables et disponibles dans l\u2019enclave palestinienne, et permettait pour cette femme de conf\u00e9rer un sens \u00e0 ce qui finalement n\u2019en a pas, la mort d\u2019un enfant. Elle tenait toutes les semaines, tr\u00e8s digne, \u00e0 venir me raconter l\u2019histoire de cet enfant. Un jour, je me suis surpris, au d\u00e9cours de nos discussions, \u00e0 lui r\u00e9pondre que ce que j\u2019entendais, c\u2019\u00e9tait que \u00ab\u00a0personne ne sait ce que c\u2019est que la mort d\u2019un enfant\u00a0\u00bb. Elle se mit alors \u00e0 s\u2019effondrer en larmes. C\u2019est alors que je saisis avec force dans ma sorte de m\u00e9prise, la dimension \u00e9minemment d\u00e9licate de l\u2019enjeu pour un sujet que ce temps p\u00e9ri-traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>A la lecture de ces deux exemples, la question n\u2019est finalement pas celle d\u2019un r\u00e9cit ou d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 quant \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9. Dans l\u2019urgence, l\u2019enjeu est toujours de ne pas \u00eatre laiss\u00e9 dans le hors sens, irr\u00e9vocablement, d\u2019\u00eatre laiss\u00e9 tomb\u00e9, hors de l\u2019Autre, du monde. Pour autant, la qu\u00eate de sens &#8211; autant harcelante soit-elle &#8211; n\u2019est pas l\u2019enjeu. L\u2019accent est mis sur la dimension de d\u00e9sorganisation. Il ne s\u2019agit pas pour le sujet de se r\u00e9concilier avec le R\u00e9el, mais de renouer avec la r\u00e9alit\u00e9 qui passe soit par des dispositifs ou rituels (qui suspendent la question du sens et sa fuite tout en produisant de l\u2019apaisement), ou par la saisie des registres langagiers, des discours fictionnels, m\u00eame des lambeaux de fictions du monde produits par la soci\u00e9t\u00e9 ou la culture, qui permettent d\u2019accueillir le r\u00e9el et de ne pas vaciller hors du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi de l\u2019urgence \u00e0 l\u2019apr\u00e8s-coup, il y a toujours imp\u00e9ratif de \u00ab&nbsp;resymboliser&nbsp;\u00bb le monde avant de le d\u00e9compl\u00e9ter, quand il fait abondance de sens, quand il fait sympt\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la reprise inconsciente par un sujet du traumatisme semble un incontournable, il est difficile d\u2019estimer encore aujourd\u2019hui les effets du travail clinique de l\u2019urgence sur le temps de l\u2019apr\u00e8s-coup. Des \u00e9tudes<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a> dans les deux contextes \u00e9voqu\u00e9s confirment malgr\u00e9 tout la dimension durable des effets de ces soins, m\u00eame si elles m\u00e9riteraient d\u2019\u00eatre renouvel\u00e9es pour aider \u00e0 comprendre ces r\u00e9sultats.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette r\u00e9flexion au plus pr\u00e8s de la temporalit\u00e9 traumatique doit nous amener \u00e0 envisager un troisi\u00e8me temps du travail clinique. Apr\u00e8s la d\u00e9flation du sens symptomatique dans l\u2019apr\u00e8s coup, on doit aider le sujet \u00e0 laisser une place \u00e0 ce qui ne peut pas se nommer, ni se r\u00e9soudre dans le dire. Il n\u2019y a pas de registre r\u00e9solutoire du traumatisme, pas de r\u00e9ponse au \u00ab&nbsp;Pourquoi moi&nbsp;?&nbsp;\u00bb, pas de lev\u00e9e de l\u2019\u00e9nigme \u00e0 la question \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qui s\u2019est pass\u00e9 dans ce qui s\u2019est pass\u00e9 ?&nbsp;\u00bb Dans ce troisi\u00e8me temps, passage de l\u2019impuissance \u00e0 l\u2019impossible, \u00e0 l\u2019ind\u00e9cidable, le sujet va devoir \u00e0 nouveau investir le monde, la r\u00e9alit\u00e9. Mais s\u2019il sait d\u00e9sormais, comme dit Lacan, que \u00ab&nbsp;la vie ne peut \u00eatre r\u00e9duite \u00e0 un r\u00eave du monde<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a>&nbsp;\u00bb, il peut aussi escompter de la perte de ses illusions, se construire un nouveau savoir, une nouvelle place dans le monde et arpenter de nouveaux espaces psychiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Jacky Roptin, psychologue clinicien et psychanalyste<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Jacques Lacan, <em>Le s\u00e9minaire,<\/em> <em>Les \u00e9crits techniques de Freud<\/em>, le\u00e7on du 19\/05\/1954.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> <em>Ibid<\/em>. le\u00e7on du 19\/05\/1954.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Freud parle lui d\u2019<em>hiflosigkeit<\/em>, sorte d\u2019\u00e9prouv\u00e9 de profonde d\u00e9tresse o\u00f9 l\u2019impression de d\u00e9saide, du sans recours, se conjugue \u00e0 celle de l\u2019abandon par l\u2019autre, comme par les dieux.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Jacques Lacan, <em>Le s\u00e9minaire. Livre VII, L\u2019\u00e9thique<\/em> <em>de la psychanalyse 1959-1960<\/em>, le\u00e7on du 25\/05\/1960<em>, <\/em>Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Colette Soler, <em>L\u2019\u00e9poque des traumatismes<\/em>, Rome&nbsp;: biblink editori, 2004.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> William Faulkner,<em> Si je t&#8217;oublie J\u00e9rusalem (The Wild Palms), 1939<\/em>, Gallimard, L&#8217;Imaginaire, 2001<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\">[7]<\/a> Jacques Lacan, s\u00e9minaire V, <em>Les formations de l\u2019inconscient<\/em>, le\u00e7on du 18\/06\/1958.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\">[8]<\/a> Se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la bibliographie.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\">[9]<\/a> Jacques Lacan, <em>s\u00e9minaire IX,<\/em> <em>L\u2019identification<\/em>, le\u00e7on du 13\/12\/61.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Diff\u00e9rencier, pour un psychanalyste, l\u2019urgence de l\u2019apr\u00e8s-coup, c\u2019est consid\u00e9rer que toute la valeur traumatique de l\u2019effraction n\u2019est pas imm\u00e9diate apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Ce qui caract\u00e9rise le moment de l\u2019urgence, c\u2019est que la pragung, selon les mots de Lacan[1], c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019empreinte, la frappe n\u2019est pas inscrite, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 un syst\u00e8me de signification. 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