{"id":94772,"date":"2025-07-16T10:55:00","date_gmt":"2025-07-16T08:55:00","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=94772"},"modified":"2025-07-16T11:55:45","modified_gmt":"2025-07-16T09:55:45","slug":"sur-la-trace-des-objets","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/sur-la-trace-des-objets","title":{"rendered":"Sur la trace des objets"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Entretien avec <strong>Fran\u00e7ois-Xavier N\u00e9rard<\/strong>, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en histoire contemporaine \u00e0 Paris 1 et co-responsable au sein du laboratoire SIRICE (UMR 8138) de l\u2019axe de recherches \u00ab Temps, traces et territoires de guerre XIXe-XXe si\u00e8cle \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Marie Dani\u00e8s : Pouvez-vous nous retracer bri\u00e8vement la codification juridique du crime des &#8220;disparitions forc\u00e9es&#8221; ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Fran\u00e7ois-Xavier N\u00e9rard <\/strong>: La question des disparitions forc\u00e9es s&#8217;est forg\u00e9e \u00e0 partir de diff\u00e9rents terrains<strong>. <\/strong>Elle na\u00eet en premier lieu en Am\u00e9rique Latine, plus pr\u00e9cis\u00e9ment des dictatures chilienne et argentine qui font dispara\u00eetre leurs opposants. Ce sont les parents de victimes qui vont d\u00e9noncer ces pratiques. Par exemple en Argentine, les m\u00e8res de la place de Mai ou encore les femmes qui dansent seules la Cueca, qui se pratique habituellement \u00e0 deux. C&#8217;est dans ce cadre qu&#8217;il y aura une premi\u00e8re traduction juridique et politique d\u2019un nouveau crime, celui de \u00ab disparition forc\u00e9e \u00bb. Pour autant, le ph\u00e9nom\u00e8ne ne se limite pas \u00e0 la seule Am\u00e9rique latine. La disparition de personnes et de leurs corps fut aussi une pratique courante pendant la guerre d\u2019Espagne et en Union Sovi\u00e9tique pendant la terreur stalinienne, que l\u2019on peut v\u00e9ritablement d\u00e9finir comme une \u201cterreur de disparition\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la codification juridique internationale de la notion de disparition forc\u00e9e, il s\u2019agit d\u2019un processus assez long, qui s\u2019\u00e9tale sur une trentaine d\u2019ann\u00e9es. On peut identifier une premi\u00e8re r\u00e9solution de l\u2019Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale de l\u2019Organisation des Nations Unies (ONU) en d\u00e9cembre 1978, dans le contexte des \u00e9v\u00e9nements en Argentine, o\u00f9 les \u00c9tats, m\u00eame s\u2019ils ne sont pas nomm\u00e9s, sont incit\u00e9s \u00e0 \u00ab consacrer des moyens suffisants \u00e0 la recherche de ces personnes \u00bb disparues. Cette premi\u00e8re r\u00e9solution est ensuite reprise en 1992 dans une d\u00e9claration de la m\u00eame Assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale sur les disparitions forc\u00e9es, mais la qualification criminelle de ces pratiques n\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, pas encore \u00e9tablie. Ce n\u2019est qu\u2019en 2006, quand l\u2019ONU adopte la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forc\u00e9es, que le caract\u00e8re criminel de ces disparitions est enfin reconnu et act\u00e9. La judiciarisation de cette question va se concr\u00e9tiser par la cr\u00e9ation des tribunaux p\u00e9naux internationaux. On pense notamment \u00e0 celui de l\u2019ex-Yougoslavie, qui va permettre de mener des exhumations et, dans la qu\u00eate de preuves, poser la question des objets retrouv\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MD : La reconnaissance du statut de victime a-t-elle uniquement un but p\u00e9nal ou permet-elle d\u2019ouvrir des fouilles ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: L\u2019id\u00e9e qu\u2019une personne individuelle peut obtenir r\u00e9paration se construit progressivement en Occident au cours du XX\u00e8me si\u00e8cle avec l\u2019\u00e9mergence de la victime dans l\u2019espace public et politique. Cette \u00e9volution doit beaucoup \u00e0 la m\u00e9moire de la Shoah, o\u00f9 les Juifs extermin\u00e9s dans les camps nazis incarnent la victime absolue. C\u2019est \u00e0 partir<\/p>\n\n\n\n<p>des ann\u00e9es 60, notamment avec le proc\u00e8s Eichmann et les t\u00e9moignages des survivants, que l\u2019on voit s\u2019affirmer le paradigme victimaire. Le statut de victime devient crucial, \u00e0 la fois dans l\u2019ouverture de proc\u00e9dures p\u00e9nales et dans la mise en place de processus de r\u00e9paration (r\u00e9els et symboliques). Elle signe aussi une \u00e9volution internationale en termes de gestion de fin des conflits, qui passe du mod\u00e8le de l\u2019amnistie (proche d\u2019une forme de pacte de l\u2019oubli) \u00e0 celui d\u2019une reconnaissance de l\u2019identit\u00e9 des victimes.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Jeanne Aquili : Est-ce que des recherches peuvent \u00eatre men\u00e9es de mani\u00e8re non officielle ou amateur, en attendant la reconnaissance et l\u2019action des autorit\u00e9s ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: Les exhumations judiciaires d\u2019\u00c9tat ou men\u00e9es par des organismes internationaux sont tr\u00e8s professionnelles, mais aussi tr\u00e8s ch\u00e8res. On rep\u00e8re des exhumations \u00ab artisanales<\/p>\n\n\n\n<p>\u00bb, par exemple, lorsque l\u2019\u00c9tat n\u2019agit pas assez vite, ou bien avec r\u00e9ticence. En Russie post-sovi\u00e9tique, o\u00f9 les exhumations \u00e9taient assez rares et peu approfondies, certaines fouilles ont pu \u00eatre men\u00e9es par des \u00ab semi-amateurs \u00bb &#8211; des universitaires arch\u00e9ologues, des scientifiques &#8211; dans une logique militante. Ce fut le cas \u00e0 Voronezh, en Russie, mais on retrouve aussi cette pratique en Espagne. Ces exhumations artisanales ont un enjeu politique et moral, puisqu\u2019il s\u2019agit de prouver la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019un crime, et <em>in fine <\/em>le statut de victime.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MD : Quelle est la place de l\u2019objet dans ces exhumations ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: Tout d\u2019abord, il faut avoir en t\u00eate que l\u2019objet n\u2019occupe pas une place centrale dans les exhumations. L&#8217;objectif principal \u00e9tant de d\u00e9montrer l&#8217;existence, la r\u00e9alit\u00e9, du crime, c\u2019est plut\u00f4t l\u2019identification des corps qui occupe le devant de la sc\u00e8ne, de plus en plus facilit\u00e9 par les progr\u00e8s scientifiques, notamment l&#8217;identification par ADN. Il faut aussi prendre en compte que l\u2019espace de temps entre la commission du crime et les exhumations des corps a des cons\u00e9quences sur l\u2019\u00e9tat des objets que l\u2019on retrouve. Dans le cas des fosses li\u00e9es au stalinisme, cette dur\u00e9e pouvait aller jusqu\u2019\u00e0 70 ans, rendant la r\u00e9cup\u00e9ration d&#8217;objets difficile. Ils peuvent \u00eatre devenus partiels, ou avoir totalement disparu. En revanche, lorsqu&#8217;une fosse commune est exhum\u00e9e rapidement apr\u00e8s la commission du crime, comme cela s&#8217;est produit en Yougoslavie, il est plus fr\u00e9quent de trouver des objets intacts (papiers, v\u00eatements\u2026). Cela va \u00e9galement avoir des cons\u00e9quences sur l\u2019usage de ces objets apr\u00e8s l\u2019exhumation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces objets retrouv\u00e9s ne sont pas tout de suite utilis\u00e9s dans une perspective historique, mais ob\u00e9issent d\u2019abord \u00e0 des enjeux pratiques, voire politiques. En Union sovi\u00e9tique, ce fut le cas de l\u2019exhumation qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9e en 1943 par les nazis dans la ville de Vinnitsa, en Ukraine. L\u2019objectif \u00e9tant pour les nazis de prouver les crimes des \u00ab jud\u00e9o-bolch\u00e9viks \u00bb, les objets retrouv\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9s \u00e0 des fins d\u2019identification mais aussi, et surtout, de propagande, en les exposant \u00e0 la population locale.<\/p>\n\n\n\n<p>En Bosnie, les \u00e9quipes de la Croix-Rouge ont pu publier des livres de photos des v\u00eatements retrouv\u00e9s, pour que les proches des victimes puissent identifier les personnes et les retrouver.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>MD : Peut-on consid\u00e9rer que retrouver les traces des personnes disparues a aussi une fonction psychique pour les proches ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: La question du deuil est en effet une dimension cruciale de l\u2019objet retrouv\u00e9. J\u2019ai travaill\u00e9 sur les fosses communes de Levashovo situ\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de Saint-P\u00e9tersbourg, en Russie, o\u00f9 une vingtaine de milliers de corps avaient \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s, ce qui est tr\u00e8s loin du nombre total de personnes assassin\u00e9es autour de Leningrad \u00e0 l\u2019\u00e9poque stalinienne. Les proches des disparus venaient s\u2019y recueillir, sans \u00eatre certains que la personne qu\u2019ils recherchaient y soit v\u00e9ritablement. Mais ce lieu \u00e9tant le seul connu o\u00f9 des corps avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9couverts, ils se sont mis \u00e0 accrocher des photos aux arbres autour des fosses. L\u2019objet ext\u00e9rieur &#8211; la photo &#8211; a permis de construire un lien affectif et symbolique avec la localisation g\u00e9ographique, et d\u2019\u00e9laborer le d\u00e9but d\u2019un deuil.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JA : Dans l\u2019article que vous avez co\u00e9crit avec Sophie Baby, vous citez cette phrase d\u2019un activiste espagnol : \u201dune botte est plus humaine qu\u2019un os\u201d. Pouvez- vous nous parler de cette dimension \u00e9thique et \u00e9motionnelle que peut prendre un objet retrouv\u00e9 dans une fosse commune ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: Tout d\u2019abord, l\u2019objet ouvre un acc\u00e8s direct \u00e0 la personne qui le poss\u00e9dait, en r\u00e9v\u00e9lant ses pratiques, notamment religieuses ou sociales : une croix, une amulette, un bijou\u2026 Ces objets d\u00e9voilent de fa\u00e7on particuli\u00e8rement \u00e9mouvante l\u2019espace de vie qu\u2019\u00e9tait celui de la personne. Ces objets peuvent \u00eatre par la suite expos\u00e9s dans des mus\u00e9es qui se donnent la t\u00e2che de raconter, ce qui cr\u00e9e un rapport \u00e0 l\u2019objet encore diff\u00e9rent. Layla Renshaw, en disant qu&#8217;une botte est plus humaine qu\u2019un os, touche un point essentiel : les arch\u00e9ologues, apr\u00e8s un certain temps, s&#8217;habituent \u00e0 exhumer des ossements, cela devient la routine du m\u00e9tier. Le surgissement de l\u2019objet, &#8211; une photo conserv\u00e9e, la poup\u00e9e d\u2019un enfant &#8211; est alors un surgissement de l\u2019humanit\u00e9 qui peut aussi troubler ces professionnels aguerris. Cette dimension \u00e9motionnelle de l\u2019objet retrouv\u00e9 a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement comprise par les installateurs de mus\u00e9es mais aussi par les artistes, notamment lorsqu\u2019ils s\u2019int\u00e9ressent aux violences de masse.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>JA : L\u2019objet peut-il alors devenir source de m\u00e9moire collective ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>F-X N <\/strong>: Au-del\u00e0 des proc\u00e9dures judiciaires et politiques, l\u2019enjeu qui sous-tend la question des disparitions forc\u00e9es est celle de savoir comment faire r\u00e9appara\u00eetre les disparus. En Union sovi\u00e9tique, dans le contexte tr\u00e8s particulier des exhumations pratiqu\u00e9es par les nazis, des objets personnels ont \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9s : des pulls, des chemises brod\u00e9es, des laptis&#8230; Ces exhumations, bien que men\u00e9es pour des raisons de propagande, ont n\u00e9anmoins permis aux proches de reconstruire un lien avec les disparus. A la fin des ann\u00e9es 1980, toujours en Union sovi\u00e9tique, la r\u00e9apparition des proches s\u2019est faite sur un plan plus symbolique : des militants politiques ont ouvert les archives et publi\u00e9 dans les journaux locaux des \u00ab&nbsp;livres de m\u00e9moire&nbsp;\u00bb qui recensaient les noms, dates, et motifs officiels d&#8217;ex\u00e9cution des victimes de la r\u00e9pression. De nombreux Sovi\u00e9tiques ont appris de cette fa\u00e7on le sort de leurs proches, et se sont ensuite rendus sur les lieux suppos\u00e9s d\u2019ex\u00e9cution ou d\u2019inhumation, en cherchant avec d\u2019autres objets \u00e0 reconstruire un lien et cristalliser cette r\u00e9apparition. Dans le contexte des disparitions latino-am\u00e9ricaines, la r\u00e9apparition physique des personnes disparues est plus compliqu\u00e9e, leurs corps ayant souvent \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s \u00e0 la mer. La r\u00e9apparition passe alors n\u00e9cessairement par l\u2019archive ou par des traces plus t\u00e9nues, plus fragiles, ce qui est \u00e0 certains \u00e9gards plus difficile et douloureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Propos recueillis par Jeanne Aquili, psychologue stagiaire<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Fran\u00e7ois-Xavier N\u00e9rard, ma\u00eetre de conf\u00e9rences en histoire contemporaine \u00e0 Paris 1 et co-responsable au sein du laboratoire SIRICE (UMR 8138) de l\u2019axe de recherches \u00ab Temps, traces et territoires de guerre XIXe-XXe si\u00e8cle \u00bb. Marie Dani\u00e8s : Pouvez-vous nous retracer bri\u00e8vement la codification juridique du crime des &#8220;disparitions forc\u00e9es&#8221; ? 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