{"id":94826,"date":"2025-07-16T10:30:00","date_gmt":"2025-07-16T08:30:00","guid":{"rendered":"https:\/\/primolevi.org\/?post_type=ressource&#038;p=94826"},"modified":"2025-07-16T12:00:57","modified_gmt":"2025-07-16T10:00:57","slug":"faire-trace","status":"publish","type":"ressource","link":"https:\/\/primolevi.org\/en\/ressource\/faire-trace","title":{"rendered":"Faire trace"},"content":{"rendered":"\n<p><em><strong>Maxime Decout <\/strong>est professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 la facult\u00e9 des Lettres de Sorbonne Universit\u00e9. Il a consacr\u00e9 une s\u00e9rie de quatre essais aux relations entre les \u0153uvres et leurs lecteurs, publi\u00e9s dans la collection \u00ab\u00a0Paradoxe\u00a0\u00bb des \u00c9ditions de Minuit\u00a0: En toute mauvaise foi (2015), Qui a peur de l\u2019imitation\u00a0? (2017), Pouvoirs de l\u2019imposture (2018) et \u00c9loge du mauvais lecteur (2021). Sp\u00e9cialiste d\u2019Albert Cohen, de Georges Perec et de Romain Gary, il travaille sur les questions identitaires et m\u00e9morielles en litt\u00e9rature, \u00e0 propos desquelles il a publi\u00e9 trois essais\u00a0: Albert Cohen\u00a0: les fictions de la jud\u00e9it\u00e9 (Classiques-Garnier, 2011), \u00c9crire la jud\u00e9it\u00e9 (Champ Vallon, 2015) et Faire trace. Les \u00e9critures de la Shoah (Corti, 2023).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Quelle est la fonction du t\u00e9moignage en litt\u00e9rature ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Afin de cerner les principales fonctions du t\u00e9moignage en litt\u00e9rature, il convient d\u2019abord de le d\u00e9finir et d\u2019en rappeler quelques sp\u00e9cificit\u00e9s dans le contexte de la Shoah.<\/p>\n\n\n\n<p>Le t\u00e9moignage consiste en un acte d\u2019\u00e9criture par lequel un individu ayant \u00e9t\u00e9 le t\u00e9moin d\u2019\u00e9v\u00e9nements historiques relate son exp\u00e9rience dans le but de la transmettre \u00e0 autrui. Il s\u2019agit donc d\u2019un discours sur le r\u00e9el, o\u00f9 le locuteur s\u2019engage \u00e0 dire avec sinc\u00e9rit\u00e9 ce qu\u2019il a vu ou v\u00e9cu, \u00e0 destination d\u2019un tiers qui, de son c\u00f4t\u00e9, est invit\u00e9 \u00e0 pr\u00eater foi \u00e0 ce r\u00e9cit. Dans le contexte litt\u00e9raire, le t\u00e9moignage s\u2019oppose donc \u00e0 la fiction et peut prendre des formes vari\u00e9es (journaux, r\u00e9cits, lettres et m\u00eame essais). Il tend \u00e0 devenir une \u0153uvre d\u00e8s lors qu\u2019il pr\u00e9sente un travail sur la langue ou une intention esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Une part importante de ce que j\u2019appelle les \u00ab&nbsp;\u00e9critures de la Shoah&nbsp;\u00bb est constitu\u00e9e par des t\u00e9moignages, qu\u2019il s\u2019agisse de t\u00e9moignages <em>a posteriori<\/em>, effectu\u00e9s par des survivants qui relatent apr\u00e8s coup ce qu\u2019ils ont v\u00e9cu (comme <em>La Nuit<\/em> d\u2019Elie Wiesel et <em>Si c\u2019est un homme<\/em> de Primo Levi) ou par des personnes n\u2019ayant pas surv\u00e9cu mais qui ont \u00e9crit pendant les \u00e9v\u00e9nements. Il faut toutefois souligner que ces t\u00e9moignages ne portent pas tous sur la Shoah elle-m\u00eame&nbsp;: beaucoup concernent la d\u00e9portation et les camps de concentration dans leur ensemble, comme chez Jean Cayrol, Jorge Semprun ou Charlotte Delbo, qui ont \u00e9t\u00e9 non pas des d\u00e9port\u00e9s dits \u00ab&nbsp;raciaux&nbsp;\u00bb mais \u00ab&nbsp;politiques&nbsp;\u00bb. Les premiers t\u00e9moignages litt\u00e9raires publi\u00e9s en France sont d\u2019ailleurs ceux de d\u00e9port\u00e9s politiques, comme <em>L\u2019Univers concentrationnaire<\/em> de David Rousset (1946) ou <em>L\u2019Esp\u00e8ce humaine<\/em> de Robert Antelme (1947). \u00c0 cette \u00e9poque, la soci\u00e9t\u00e9 et les historiens ne distinguent pas encore clairement ce qui rel\u00e8ve du g\u00e9nocide des Juifs et des autres formes de d\u00e9portation. Ces textes tendent \u00e0 universaliser l\u2019exp\u00e9rience en d\u00e9crivant l\u2019univers concentrationnaire dans son ensemble, et en analysant la fa\u00e7on dont il s\u2019en prend \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce humaine tout enti\u00e8re. Ces r\u00e9cits, souvent proches de l\u2019essai, ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un canon du t\u00e9moignage o\u00f9 pr\u00e9valent la description et l\u2019analyse de la machine concentrationnaire \u2013 un mod\u00e8le auquel les \u0153uvres ult\u00e9rieures devront se confronter et face auquel elles devront se positionner.<\/p>\n\n\n\n<p>En Italie, <em>Si c\u2019est un homme<\/em> de Primo Levi para\u00eet en 1947 mais passe relativement inaper\u00e7u, avant de rencontrer le succ\u00e8s au moment de la publication de <em>La Tr\u00eave<\/em> en 1963. En France, Elie Wiesel publie <em>La Nuit<\/em> en 1958, un t\u00e9moignage d\u2019abord r\u00e9dig\u00e9 en yiddish sous le titre <em>Et le monde se taisait<\/em>. La version fran\u00e7aise, remani\u00e9e et abr\u00e9g\u00e9e, est assortie d\u2019une pr\u00e9face de Mauriac qui oriente la lecture vers une dimension chr\u00e9tienne, estompant quelque peu la sp\u00e9cificit\u00e9 du g\u00e9nocide juif. Dans ce r\u00e9cit, plus encore que chez Rousset, Antelme ou Levi, se dit la faillite des missions imparties \u00e0 la litt\u00e9rature&nbsp;: \u00e9clairer et comprendre l\u2019an\u00e9antissement. Avec une grande \u00e9conomie de moyens et une extr\u00eame pudeur, <em>La Nuit<\/em> signale \u00e0 quel point la pens\u00e9e a \u00e9t\u00e9 mise en d\u00e9route par la machine concentrationnaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il convient toutefois de noter que la plupart de ces textes ont d\u2019abord \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9s comme des documents historiques \u00e0 part enti\u00e8re plut\u00f4t que comme des \u0153uvres, ce qui a conduit \u00e0 une occultation de leur dimension litt\u00e9raire. Cette situation est r\u00e9v\u00e9latrice d\u2019une incapacit\u00e9 \u00e0 les lire \u00e0 la fois comme documents et comme \u0153uvres, et surtout \u00e0 vouloir imp\u00e9rativement surmonter cette ambigu\u00eft\u00e9 pourtant constitutive de textes qu\u2019on peut appeler, \u00e0 la suite de Catherine Coquio, des \u00ab&nbsp;\u0153uvres-t\u00e9moignages&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, dans <em>Faire trace<\/em>, j\u2019ai choisi de m\u2019int\u00e9resser non pas uniquement aux t\u00e9moignages sur la Shoah mais \u00e0 ce que j\u2019appelle plus largement \u00ab&nbsp;les \u00e9critures de la Shoah&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019ensemble des \u0153uvres qui, quel que soit le genre ou la forme qu\u2019elles adoptent (t\u00e9moignage, fiction, po\u00e8me, th\u00e9\u00e2tre&#8230;), gravitent autour de cet \u00e9v\u00e9nement et sont unies par une lutte commune contre l\u2019effacement programm\u00e9 par les nazis, lequel visait \u00e0 faire dispara\u00eetre jusqu\u2019\u00e0 la m\u00e9moire de leurs crimes. L\u2019extermination des Juifs d\u2019Europe avait en effet pour objectif une triple destruction&nbsp;: destruction d\u2019un peuple, destruction de sa m\u00e9moire, destruction des traces de son an\u00e9antissement. Les \u00e9critures de la Shoah se distinguent d\u00e8s lors par leur tentative de riposter \u00e0 cette triple destruction, de faire en sorte que l\u2019effacement ne triomphe pas et que le souvenir des victimes et le d\u00e9roulement des faits soient transmis aux g\u00e9n\u00e9rations futures. Dans <em>Faire trace<\/em>, je parle un geste d\u2019archivage de ce qui n\u2019a pas laiss\u00e9 d\u2019empreinte, d\u2019une consignation des disparitions qui ne tente pas de les combler. Mais le t\u00e9moignage vise aussi \u00e0 pr\u00e9server ou restaurer l\u2019humanit\u00e9 des victimes, cette part essentielle qu\u2019on a tent\u00e9 de supprimer en eux. Il s\u2019agit d\u00e8s lors aussi de rendre compte de l\u2019individualit\u00e9 de personnes souvent anonymes qui n\u2019ont pas laiss\u00e9 de traces. Si bien que ces t\u00e9moignages donnent \u00e0 entendre non seulement la voix des t\u00e9moins mais aussi celle des disparus. Ils font trace tant des disparus que de l\u2019effacement en lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>En quoi la trace laiss\u00e9e par la litt\u00e9rature diff\u00e8re-t-elle d\u2019un travail d\u2019historien ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature et l\u2019histoire partagent, face \u00e0 la Shoah, la volont\u00e9 de faire trace, mais elles le font de mani\u00e8re diff\u00e9rente. L\u2019historien s\u2019appuie sur des archives, des documents, et cherche \u00e0 \u00e9tablir une v\u00e9rit\u00e9 factuelle. La litt\u00e9rature, elle, travaille sur l\u2019absence, le manque, l\u2019impossibilit\u00e9 m\u00eame de reconstituer ce qui s\u2019est pass\u00e9. Elle tente, comme je l\u2019explique dans <em>Faire trace<\/em>, d\u2019\u00ab&nbsp;archiver l\u2019inarchivable&nbsp;\u00bb, de donner \u00e0 voir la disparition elle-m\u00eame, comme le font par exemple les \u00ab&nbsp;rouleaux sous la cendre&nbsp;\u00bb des <em>Sonderkommandos<\/em>, les po\u00e8mes de W\u0142adys\u0142aw Szlengel r\u00e9dig\u00e9s dans le ghetto de Varsovie, ou encore, bien apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, les \u0153uvres de Perec ou de Modiano. Elle assume d\u00e8s lors la subjectivit\u00e9, la pluralit\u00e9 des voix, une part essentielle d\u2019incertitude et d\u2019\u00e9motion, et ne cherche pas \u00e0 combler les vides, mais \u00e0 les rendre sensibles pour transmettre aussi l\u2019exp\u00e9rience de la perte. La litt\u00e9rature, contrairement \u00e0 l\u2019histoire, ne tente pas de reconstituer une totalit\u00e9, mais accepte de travailler sur les ruines, les fragments, la m\u00e9moire bless\u00e9e, et sur la difficult\u00e9 m\u00eame de savoir. La trace litt\u00e9raire n\u2019est donc pas un simple enregistrement objectif des faits comme l\u2019archive historique tend \u00e0 l\u2019\u00eatre. Elle est aussi une interpr\u00e9tation, une transformation, une qu\u00eate personnelle et souvent paradoxale. Elle nous invite de la sorte \u00e0 des exp\u00e9riences de pens\u00e9e singuli\u00e8res et \u00e0 un d\u00e9placement de notre regard sur le monde et le pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour appr\u00e9hender la Shoah, il est donc indispensable de multiplier les perspectives et de solliciter aussi bien le travail des historiens que les \u0153uvres litt\u00e9raires. En effet, une seule d\u00e9marche ne saurait suffire pour saisir toute la complexit\u00e9 d\u2019un \u00e9v\u00e9nement aussi gigantesque. C\u2019est la diversit\u00e9 et la compl\u00e9mentarit\u00e9 des approches qui permettent de s\u2019approcher de ce qu\u2019a \u00e9t\u00e9 la Shoah.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous avez propos\u00e9 diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s dans les t\u00e9moignages, au moment des \u00e9v\u00e9nements, juste apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements et des ann\u00e9es apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements. Pouvez-vous nous en dire plus ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il est en effet n\u00e9cessaire de distinguer diff\u00e9rentes temporalit\u00e9s qui fa\u00e7onnent l\u2019\u00e9criture du t\u00e9moignage et plus largement les \u00e9critures de la Shoah puisque, en fonction des moments d\u2019\u00e9criture, l\u2019enjeu des \u0153uvres et le rapport aux traces ont consid\u00e9rablement \u00e9volu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je distingue d\u2019abord ce que j\u2019appelle des \u00ab&nbsp;\u0153uvres survivantes&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des textes qui ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits pendant que l\u2019extermination \u00e9tait en cours et qui nous sont parvenus malgr\u00e9 la mort de leurs auteurs. Ces \u0153uvres sont le fruit de t\u00e9moins de la disparition qui \u00e9taient eux-m\u00eames menac\u00e9s de dispara\u00eetre. Car d\u00e8s la guerre, nombreux sont celles et ceux qui prennent la plume pour questionner l\u2019an\u00e9antissement, pour faire trace et t\u00e9moigner de ce qu\u2019ils vivent, comme H\u00e9l\u00e8ne Berr en France avec son <em>Journal<\/em> (publi\u00e9 seulement en 2008), W\u0142adys\u0142aw Szlengel avec les po\u00e8mes de <em>Ce que je lisais aux morts<\/em>, Etty Hillesum avec son journal et ses lettres \u00e9crits aux Pays-Bas et au camp de Westerbork, ou les membres du <em>Sonderkommando<\/em> d\u2019Auschwitz-Birkenau qui ont enterr\u00e9 leurs \u00ab&nbsp;manuscrits sous la cendre&nbsp;\u00bb pr\u00e8s des cr\u00e9matoires. Leur \u00e9criture rel\u00e8ve d\u2019une urgence vitale : celle de faire trace alors m\u00eame que tout, autour d\u2019eux, est menac\u00e9 par l\u2019effacement. Ces auteurs \u00e9crivent au c\u0153ur de la triple destruction que j\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure \u2013 celle d\u2019un peuple, de sa m\u00e9moire et des preuves de son extermination. Le geste d\u2019archiver devient alors imp\u00e9rieux. Les textes produits dans ces conditions sont souvent fragmentaires, inachev\u00e9s, mais ils t\u00e9moignent d\u2019une compulsion \u00e0 tout noter, \u00e0 tout conserver, dans l\u2019espoir que quelque chose subsistera, que les faits ne seront pas enti\u00e8rement escamot\u00e9s. Si bien que ces \u0153uvres survivantes sont \u00e9crites pour \u00eatre lues ailleurs et plus tard. Elles s\u2019adressent \u00e0 un lecteur du futur qu\u2019elles chargent de transmettre leur histoire, malgr\u00e9 la difficult\u00e9 de trouver une forme ad\u00e9quate pour dire l\u2019inconcevable.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre, c\u2019est un sentiment de perte qui domine : ce que j\u2019appelle le \u00ab mal d\u2019archive \u00bb, en reprenant une notion forg\u00e9e par Derrida dans un autre contexte, na\u00eet du d\u00e9s\u00e9quilibre entre l\u2019abondance de documents produits par les bourreaux et le d\u00e9ficit d\u2019archives du c\u00f4t\u00e9 des victimes. Ce sentiment d\u2019un manque attise le d\u00e9sir de documenter, d\u2019interpr\u00e9ter, et oriente les premi\u00e8res r\u00e9ponses vers une d\u00e9marche que j\u2019appelle l\u2019\u00ab essayer-savoir \u00bb, o\u00f9 il s\u2019agit de comprendre et d\u2019analyser les \u00e9v\u00e9nements malgr\u00e9 la raret\u00e9 des traces. Je le d\u00e9finis comme un geste intellectuel et \u00e9thique n\u00e9 de la confrontation avec l\u2019an\u00e9antissement des faits et la d\u00e9route du savoir provoqu\u00e9e par la Shoah. Le terme d\u00e9signe un effort constant, inachev\u00e9, pour construire une connaissance \u00e0 partir des ruines, dans un contexte o\u00f9 les rep\u00e8res traditionnels de la compr\u00e9hension ont \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9s. Plus qu\u2019un savoir constitu\u00e9, il s\u2019agit d\u2019une pens\u00e9e en mouvement, qui s\u2019essaye et s\u2019\u00e9labore en interrogeant ses propres limites comme en exp\u00e9rimentant des formes capables de dire ce qui r\u00e9siste \u00e0 la verbalisation et la compr\u00e9hension. Durant cette p\u00e9riode, le document devient donc un imp\u00e9ratif, une source premi\u00e8re, et les t\u00e9moignages sont principalement lus, je l\u2019ai dit, comme des documents. Ces textes rev\u00eatent alors la forme du \u00ab r\u00e9cit-essai \u00bb, comme le montre Catherine Coquio, combinant le r\u00e9cit de l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue \u00e0 l\u2019analyse de la machine exterminatrice.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais certains textes ult\u00e9rieurs, comme ceux de Charlotte Delbo ou de Jean Am\u00e9ry, se d\u00e9tournent de ce mod\u00e8le et renoncent \u00e0 tenter de comprendre les \u00e9v\u00e9nements, sugg\u00e9rant que la connaissance issue de la catastrophe est aussi celle de la destruction du savoir lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir des ann\u00e9es 1960, l\u2019int\u00e9r\u00eat du public se d\u00e9place vers la parole des survivants : c\u2019est l\u2019av\u00e8nement de ce qu\u2019Annette Wieviorka appelle \u00ab l\u2019\u00e8re du t\u00e9moin \u00bb. De vastes collectes de t\u00e9moignages voient alors le jour, notamment sous forme audiovisuelle. Mais le mal d\u2019archive ne dispara\u00eet pas pour autant ; il se manifeste d\u00e9sormais dans la tendance \u00e0 transformer la parole vivante en document, au risque de voir le t\u00e9moignage perdre son individualit\u00e9 et devenir un pur document, archiv\u00e9 en masse.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la p\u00e9riode contemporaine, \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990, c\u2019est la forme de l\u2019enqu\u00eate qui s\u2019impose comme un mode privil\u00e9gi\u00e9 pour mettre au jour des traces non plus collectives mais individuelles. Ces enqu\u00eates sont men\u00e9es par des personnes n\u2019ayant pas v\u00e9cu directement les \u00e9v\u00e9nements, mais qui ressentent la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019engager dans une d\u00e9marche de reconstruction. Elles prennent la forme de biographies incompl\u00e8tes des disparus et deviennent, par ricochet, des autobiographies de l\u2019enqu\u00eateur lui-m\u00eame, tissant un lien entre sa qu\u00eate des traces de l\u2019autre et la construction de soi. C\u2019est cette d\u00e9marche qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans <em>Dora Bruder<\/em> de Modiano, <em>Les Disparus<\/em> de Mendelsohn, <em>Lettres d\u2019amour en h\u00e9ritage<\/em> de Lydia Flem, <em>C\u2019est maintenant du pass\u00e9<\/em> de Marianne Rubinstein, <em>Histoire des grands-parents que je n\u2019ai pas eus<\/em> d\u2019Ivan Jablonka, <em>Sur la sc\u00e8ne int\u00e9rieure <\/em>de Marcel Cohen ou <em>Gare d\u2019Osnabr\u00fcck \u00e0 J\u00e9rusalem<\/em> d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Cixous. Tous ces textes sont anim\u00e9s par un imp\u00e9ratif commun : r\u00e9pondre \u00e0 l\u2019effacement en reconstituant les faits et les destins individuels des disparus, tout en assumant la difficult\u00e9 et les limites de leur entreprise.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enqu\u00eate contemporaine se pr\u00e9sente ainsi comme une tentative obstin\u00e9e de renouer avec un r\u00e9cit perdu, en r\u00e9tablissant les faits effac\u00e9s, et de restaurer les destins singuliers de ceux que l\u2019histoire collective a an\u00e9antis. Pour cela, l\u2019enqu\u00eateur collecte avec minutie tous les documents \u2013 archives, lettres, registres, photographies mais aussi t\u00e9moignages ou visites sur les lieux \u2013 et il s\u2019efforce de distinguer rigoureusement les faits av\u00e9r\u00e9s de ce qu\u2019il est contraint de supposer. Mais au-del\u00e0 de la connaissance des faits, elle vise aussi et surtout \u00e0 \u00ab&nbsp;faire connaissance&nbsp;\u00bb avec les disparus eux-m\u00eames, \u00e0 instaurer une forme de rencontre \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture. Il ne s\u2019agit certes pas de ressusciter les morts mais de leur redonner une existence, m\u00eame fragmentaire, et une place dans la m\u00e9moire collective.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Qu\u2019entendez-vous par le &#8220;travail du savoir&#8221; sur l\u2019\u00e9crivain ?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que j\u2019appelle \u00ab travail du savoir \u00bb s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 de l\u2019\u00ab essayer-savoir \u00bb, mais il en approfondit la dynamique en la concevant comme un processus qui agit sur le sujet de fa\u00e7on souterraine et involontaire. Il ne s\u2019agit donc pas de l\u2019activit\u00e9 consciente de celui qui cherche \u00e0 comprendre, mais d\u2019une \u00e9laboration incessante, parfois obsessionnelle, d\u2019un savoir qui ne se laisse jamais totalement appr\u00e9hender et constituer face \u00e0 la destruction des traces et \u00e0 la d\u00e9route du savoir provoqu\u00e9es par le g\u00e9nocide. Le savoir, ici, n\u2019est jamais stable ni complet ; il se pr\u00e9sente \u00ab en miettes \u00bb, travers\u00e9 par l\u2019incertitude et la difficult\u00e9 de nommer, de transmettre, d\u2019expliquer ce qui a \u00e9t\u00e9 m\u00e9thodiquement effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je forge cette notion en regard du concept du \u00ab travail du deuil \u00bb tel que Freud l\u2019a d\u00e9fini et qui renvoie \u00e0 un processus psychique visant \u00e0 accepter la perte et \u00e0 s\u00e9parer les morts des vivants. Mais, contrairement au deuil qui tend vers une r\u00e9solution, le travail du savoir face \u00e0 la Shoah ne permet pas de \u00ab faire son deuil \u00bb des disparus ou du savoir perdu. Au contraire, il peut s\u2019enrayer, basculer dans la m\u00e9lancolie, laissant le sujet hant\u00e9 par le fant\u00f4me d\u2019un savoir disparu, par l\u2019impossibilit\u00e9 de comprendre pleinement ou de transmettre ce qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu ou d\u00e9truit.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi l\u2019essayer-savoir et le travail du savoir sont des efforts qui ne peuvent ni ne doivent prendre fin : ils t\u00e9moignent d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la perte, d\u2019un refus d\u2019accepter l\u2019oubli ou l\u2019indiff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers r\u00e9cits-essais des survivants, comme ceux de David Rousset, Robert Antelme ou Primo Levi, montrent bien l\u2019importance de ce travail du savoir : leurs textes cherchent certes \u00e0 documenter, \u00e0 expliquer, \u00e0 transmettre, mais ils montrent aussi les limites, voire les \u00e9checs, d\u2019une telle entreprise. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas Rousset, par exemple, dans <em>L\u2019Univers concentrationnaire<\/em>, d\u2019aspirer \u00e0 une \u00ab science la plus compl\u00e8te des d\u00e9combres \u00bb, tandis qu\u2019Antelme dans <em>L\u2019Esp\u00e8ce humaine<\/em> analyse l\u2019impossibilit\u00e9 de combler la distance entre le langage et son exp\u00e9rience. D\u2019autres \u0153uvres plus tardives, comme celles de Charlotte Delbo ou de Jean Am\u00e9ry, interrogent pour leur part la valeur ou l\u2019utilit\u00e9 m\u00eame de ce savoir : Delbo parle, dans sa trilogie <em>Auschwitz et apr\u00e8s<\/em>, d\u2019une \u00ab connaissance inutile \u00bb, d\u2019un savoir qui ne peut \u00eatre transmis ni partag\u00e9, tandis qu\u2019Am\u00e9ry \u00e9voque dans <em>Par-del\u00e0 le crime et le ch\u00e2timent<\/em> la m\u00e9lancolie d\u2019un esprit d\u00e9truit, la ruine du savoir lui-m\u00eame, et l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019un deuil apais\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce travail du savoir se poursuit dans les enqu\u00eates contemporaines, comme celles d\u2019Ivan Jablonka ou de Daniel Mendelsohn, o\u00f9 l\u2019effort de reconstitution devient aussi un travail sur soi, une mani\u00e8re de se situer face \u00e0 l\u2019histoire familiale et collective, tout en mesurant la port\u00e9e affective et les limites de la connaissance. D\u2019autres textes, comme <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em> de Perec, montrent la difficult\u00e9, voire l\u2019impossibilit\u00e9, d\u2019un essayer-savoir pour les non-t\u00e9moins, tandis que des \u0153uvres telles que <em>Le Monstre de la m\u00e9moire<\/em> de Yisha\u00ef Sarid ou <em>Refus de t\u00e9moigner<\/em> de Ruth Kl\u00fcger d\u00e9noncent les d\u00e9rives d\u2019une m\u00e9moire institutionnalis\u00e9e en \u00ab&nbsp;devoir de m\u00e9moire&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail du savoir appara\u00eet donc comme un processus qui a \u00e9volu\u00e9 \u00e0 travers le temps et qui, \u00e0 la fois volontaire et involontaire, rationnel et affectif, ne vise pas \u00e0 clore la question du savoir mais \u00e0 maintenir vivante la tension entre l\u2019exigence de comprendre et la reconnaissance de l\u2019incompl\u00e9tude d\u2019une telle d\u00e9marche. Il s\u2019agit d\u2019un effort sans fin, souvent m\u00e9lancolique, qui refuse \u00e0 la fois l\u2019oubli et l\u2019illusion d\u2019une connaissance totale, et qui fait de la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la perte une forme d\u2019\u00e9thique de la m\u00e9moire. Les \u00e9critures de la Shoah, telles que je les analyse dans <em>Faire trace<\/em>, ne visent donc pas jamais \u00e0 reconstituer ce qui a disparu, mais \u00e0 rendre sensible la disparition elle-m\u00eame, \u00e0 travailler sur la m\u00e9moire, la perte, l\u2019absence, et \u00e0 inviter le lecteur \u00e0 se confronter \u00e0 la crise du savoir, dans une d\u00e9marche \u00e0 la fois \u00e9thique et esth\u00e9tique, toujours inqui\u00e8te, mais essentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Propos recueillis par Marie Dani\u00e8s<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maxime Decout est professeur de litt\u00e9rature fran\u00e7aise \u00e0 la facult\u00e9 des Lettres de Sorbonne Universit\u00e9. 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