Édito

L’année 2015 a été marquée par l’arrivée en très grand nombre de réfugiés, principalement syriens, sur le territoire européen. L’Etat a décidé de limiter au maximum leur accueil. La demande d’asile a donc augmenté mais très faiblement.
Les bailleurs de fonds du Centre Primo Levi se sont en revanche montrés très attentifs à cette situationet ont veillé à maintenir, voire à augmenter leurs soutiens, ce qui montre qu’il existe probablement un décalage entre la politique affichée au niveau national, qui repose sur une opinion supposée
majoritairement hostile aux réfugiés, et l’opinion réelle de la société.
Le Centre Primo Levi ne peut rester indifférent et silencieux et dénonce cette politique qui fait le pari de la peur, de l’ignorance et de l’intolérance. Quand le Premier Ministre français, lui-même fils de réfugié, s’engage de tout son poids pour s’opposer à l’accueil des réfugiés, quand la France devient Calais – non
pas une terre d’accueil mais un sordide lieu de passage –, c’est le terrible aveu de faiblesse d’un pays qui s’oublie, qui se referme sur lui-même, qui insulte l’avenir.

Nos dirigeants font preuve d’angélisme et de naïveté s’ils pensent que c’est en refermant les frontières
qu’ils feront disparaître les sentiments de peur et d’insécurité qui animent certains de nos concitoyens.
Ce sont des sentiments qui ne sont pas relatifs au nombre de personnes concernées : la peur n’est pas
comptable.
Cette politique ne changera rien, au contraire, pour tous ceux qui carburent au fantasme et à la crainte de l’étranger.
Cette politique fait fuir les réfugiés : ils ne veulent pas venir en France et c’est une très mauvaise nouvelle pour notre pays.
Un jour, la paix reviendra en Syrie, la situation sera stabilisée, et quelle sera alors la légitimité de la France en Europe, dans le monde arabe ? Quelle sera l’influence d’un « pays des droits de l’homme » croyant mais pas pratiquant ? Un pays qui parle beaucoup mais qui agit si peu.
La France aurait formé avec l’Allemagne un tandem formidable pour entraîner l’Europe dans une politique d’accueil conforme à nos principes, pertinente sur le plan économique et donc porteuse d’avenir. Nous n’avons pas été au rendez-vous, et les frontières une à une se ferment en même temps que les esprits.
C’est à la société civile, aux citoyens, aux élus, à tous ceux dont les convictions priment sur cette logique comptable, que revient la responsabilité d’agir pour faire changer les choses.
Le Centre Primo Levi n’a pas encore été impacté par la légère hausse de la demande d’asile qu’a connue la France en 2015. Cependant, il faut rappeler qu’il existe toujours un décalage entre le moment où les réfugiés arrivent sur le sol français et celui où ils frappent à la porte du centre de soins. En effet, leurs premières priorités sont évidemment l’hébergement, la demande d’asile et la scolarisation des enfants quand il y en a. La majorité de nos patients sont donc sur le territoire depuis plus d’un an quand ils arrivent au Centre. Ainsi, les réfugiés syriens arrivés en France en 2014 commencent seulement depuis quelques mois à s’adresser à nous.
En 2015, le Centre Primo Levi aura reçu 371 personnes, soit 12% de plus qu’en 2014, et délivré 4923
consultations, soit en moyenne 15 consultations par patient dans l’année. Nous avons constaté une légère hausse du nombre de nouveaux patients (81, soit 11% de plus qu’en 2014), mais ce chiffre reste faible et représentait seulement 25% de notre file active. Cela s’explique par la durée des prises en charge au Centre Primo Levi (environ deux ans et demi). La dégradation des conditions d’accueil et les difficultés grandissantes de nos patients pour avoir un titre de séjour prolongent inévitablement la durée des soins. Parmi ces nouveaux patients, nous avons reçu plus de mineurs (24 nouveaux) et les enfants constituent toujours environ 20% de notre file active.

Rappelons que le Centre Primo Levi est l’un des seuls lieux en France qui accueille des enfants et adolescents victimes directes ou indirectes de torture ou de violence politique. Les trois pays les plus représentés en 2015 sont toujours la RDC (95 patients), la Tchétchénie (en forte hausse avec 52 patients) et la Guinée-Conakry (34)… cependant la part des patients venus d’Afrique sub-saharienne est en baisse constante depuis quelques années déjà et nous accueillons au Centre de plus en plus de patients non francophones. Cela implique un recours accru aux services d’interprètes (55% des patients ont été reçus avec un interprète en 2015) et donc des coûts plus élevés, l’interprétariat étant le 3ème poste de dépenses de l’association.

Le Centre reçoit des demandes de prise en charge quotidiennes, auxquelles malheureusement, et au
grand dam de ses partenaires, il ne peut toujours répondre positivement même si les accueillantes
réorientent toujours les personnes vers d’autres lieux. C’est pour expliquer cette situation aux
professionnels qu’une journée « portes ouvertes » a été organisée le 29 septembre au Centre Primo Levi, la première du genre, qui a attiré plus de 130 personnes. Cela a permis aux professionnels de comprendre le fonctionnement du Centre, les problèmes d’attente ou les impossibilités de prise en charge et surtout de rencontrer les cliniciens.
Concernant notre travail de transmission auprès des professionnels, nous avons été accompagnés
en 2015 par une consultante (grâce à un DLA, dispositif local d’accompagnement) pour réfléchir au
fonctionnement de notre centre de formation et voir comment mettre mieux en adéquation les besoins des professionnels avec les formations nous proposons.
C’est aussi avec cette volonté de transmettre, au coeur de notre mandat, que nous avons organisé
les 9 et 10 novembre notre colloque bisannuel intitulé « Pudeur et Violence », qui a réuni plus de 250
professionnels et qu’en 2015 nous avons participé à 28 rencontres, colloques ou conférence afin de
partager notre pratique, sensibilisant ainsi plus de 2000 personnes à la prise en charge des victimes de
torture.
Grâce à la poursuite de la diversification de nos financements, notamment des financements privés et
de nos donateurs, nous avons pu poursuivre notre action sereinement et abordons l’année 2016 avec
confiance dans l’objectif, notamment, d’accroître nos capacités d’accueil.
Je ne voudrais pas terminer cette introduction sans rendre hommage à Hubert Prévot qui nous a quittés
cette année. Il a présidé le Centre Primo Levi pendant 14 ans (1995-2009) et s’est toujours battu pour le
faire vivre, pour défendre son travail et promouvoir ses valeurs. Nous lui en sommes très reconnaissants.

Antoine Ricard, président du Centre Primo Levi