2021 : une précarisation qui s’installe

« Le confinement et l’enfermement ont eu un impact sur nos patients, on ne peut pas le nier. Mais ceux-ci subissent aussi les conséquences de la précarité grandissante de la population en France. Assez rapidement après le premier confinement du printemps 2020, il est apparu que les distributions alimentaires étaient de plus en plus fréquentées. Un public étudiant très important y avait recours. Forcément, cette situation a un impact sur les personnes que nous accompagnons, qui peuvent être déboutées de leur droit d’asile, se retrouver sans aucun statut, sans perspective immédiate. La situation est très compliquée. Tout est décalé, les classes moyennes deviennent précaires, les classes précaires deviennent très précaires, les très précaires sont extrêmement précaires. Je vois de plus en plus de familles qui dorment dehors. Les associations de soutien social sont à bout de souffle. L’épidémie de Covid-19 a aggravé une situation qui se dégradait déjà » : ce témoignage de Pauline Langlade, assistante sociale au Centre Primo Levi, est le reflet d’une tendance, démarrée il y a quelques années, au sein de la « file active ». De plus en plus, le Centre joue un rôle d’accueil social. Un phénomène que vient confirmer ce chiffre : 73 % des personnes suivies au centre de soins sollicitent une aide à la vie quotidienne, soit une augmentation de 33 points depuis 2019. Il s’agit d’ailleurs d’une des préoccupations immédiates de Déborah Caetano, responsable de l’accueil : « Dès le premier entretien, je regarde si la personne est hébergée ou non. Et, dès le deuxième rendez-vous avec cette personne, celle-ci est en général orientée vers mes collègues assistantes sociales. La précarité est grandissante et la surcharge du service social réelle. De plus en plus de personnes viennent nous voir sans avoir un hébergement. » Quelle en est la raison ?

Un vrai problème d’accès aux droits

Ce que décrivent les assistantes sociales du Centre Primo Levi est un vrai problème d’accès aux droits : « C’est un combat permanent de simplement faire valoir les droits des gens », dit Élise Plessis, assistante sociale au Centre Primo Levi.  Un problème qu’ont souligné plusieurs dizaines d’associations, fédérations ou collectivités locales, dans un « Manifeste pour un service public plus humain et ouvert à ses administré.e.s » : « La dématérialisation des services publics entraîne fréquemment, et plus que jamais depuis le début de la crise sanitaire, la fermeture des points d’accueil du public : démarches à effectuer en ligne, rendez-vous à obtenir via le site Internet, etc. Ces choix politiques ignorent la fracture numérique dont sont victimes les personnes ne disposant pas de matériel informatique, de connexion adéquate, de possibilité de scanner des documents, ou des compétences techniques. Ce sont les personnes vivant une grande précarité, allophones, âgées, en situation de handicap ou en situation d’illettrisme, qui se trouvent entravées dans l’accès aux droits. La fermeture de trop nombreuses administrations pendant le confinement du printemps 2020 a conduit à l’explosion de la dématérialisation, sans considération sérieuse pour l’impact pour les personnes en précarité. »

Élise et Pauline font remonter des cas de personnes suivies au Centre dont les droits s’ouvrent après 6 à 9 mois de « bataille » auprès des administrations suite à l’obtention du statut de réfugié. Il existe aussi des situations où les droits sont interrompus. Faute d’accès aux administrations, il n’est pas pour elles possible de donner de délai pour que les droits soient effectivement ouverts, ce qui met en jeu le processus d’intégration. Alors que la situation devrait s’apaiser pour les personnes qui obtiennent le statut de réfugié, ces dernières sont de nouveau dans la survie, faute d’être suffisamment prises en charge par le régime de droit commun (difficultés linguistiques, temps insuffisant pour expliquer le fonctionnement de l’administration française, méconnaissance par les professionnels des besoins et réalités spécifiques des personnes réfugiées). Plus de la moitié (52 %) des personnes qui sollicitent les assistantes sociales sont des réfugiés statutaires. Pour les nouveaux patients, dont la majorité est en cours de procédure ou déboutée du droit d’asile, la vague de la précarisation est aussi très forte. « 30 % sont dans une très grande précarité, dit Sibel Agrali, directrice du centre de soins. Ils dorment dans la rue, font appel au Samu social ou des structures d’urgence. Ce chiffre est en hausse, c’est un vrai phénomène, ils étaient 24 % en 2019. Nous voyons que les personnes qui arrivent chez nous sont dans un état de stress important. Car, en moyenne, elles ne poussent la porte de notre Centre que 18 mois après leur arrivée en France. Il y a plus de précarité qu’avant pour celles et ceux qui arrivent en France dans des conditions difficiles, ils arrivent bien plus “cassés” que par le passé, tout est plus difficile. »

La crise sanitaire, comme dans bien d’autres situations, a amplifié un mouvement plus profond

La crise sanitaire, comme dans bien d’autres situations, a amplifié un mouvement plus profond et plus ancien, soulignant une prise en charge des personnes exilées en France insuffisante au regard des besoins. Ainsi, seuls 20 % des patients que le Centre reçoit sont hébergés dans des CADA (Centres d’accueil de demandeurs d’asile en France). Au final, seule une part infime des personnes qui devraient être en phase d’accueil le sont vraiment. « Même si des places en centre d’accueil ont été créées, cela reste en-dessous des besoins, souligne Sibel. L’impact sur le suivi psychologique ou médical est important, car le Centre Primo Levi accompagne des personnes qui sont dans la survie. Il existe un vrai frein pour leur capacité à rentrer dans les effets du psychotrauma, car leur situation les oblige à rester dans le présent et les empêche de se projeter. « Nous sommes un centre de soins qui travaille dans la durée, mais nous sommes obligés de penser à du soutien quotidien, comme les frais de transport de nos patients. Jusqu’où va-t-on aller dans la prise en charge ? C’est une vraie réflexion », interroge Sibel. La crise sanitaire en mars 2020 et ses suites ont obligé les équipes du Centre Primo Levi à une adaptation forte face à des besoins urgents, à une époque où les structures d’aide avaient des difficultés à fonctionner, où les personnes pouvaient rester des heures dans la queue d’une banque alimentaire sans subvenir à leurs besoins. « Nous avons fait appel à la Fondation Abbé Pierre durant le premier confinement au printemps 2020 », dit Pauline Langlade. « Elle donnait la possibilité de bénéficier de 400 tickets services, d’une valeur faciale de 10 euros, qui permettent d’acheter des produits alimentaires, d’hygiène, des vêtements ou des fournitures scolaires. Cela nous a beaucoup aidés en juin 2020, en permettant aux personnes que nous accompagnons de répondre à leurs besoins alimentaires. Nous étions dans une situation d’urgence, alors que les associations de solidarité étaient saturées et que les services sociaux pouvaient mettre longtemps à répondre. Le Centre Primo Levi peut faciliter des aides d’urgence de manière exceptionnelle, cela arrive ponctuellement, mais ce n’est pas notre vocation à la base. Nous pensions que cela allait être temporaire. Mais, pendant l’été 2021, nous avons à nouveau sollicité la Fondation Abbé Pierre qui nous a accordé 400 tickets de plus. Nous nous sommes, en effet, rendus compte de notre difficulté à répondre aux besoins alimentaires des patients, car les banques alimentaires sont de moins en moins approvisionnées. »


Les chiffres

  • 52 % des personnes suivies dans le Centre qui sollicitent le service social ont le statut de réfugié
  • 73 % des personnes suivies dans le Centre sollicitent une aide à la vie quotidienne (43 % en 2019)
  • 60 % des personnes suivies dans le Centre ont sollicité une aide à l’hébergement (42 % en 2019, 51 % en 2018)
  • 30 % des nouveaux patients sont dans une très grande précarité (sans domicile fixe, Samu social, hébergement d’urgence)