« La pluridisciplinarité comme cadre de travail est l’ADN du Centre Primo Levi »

Article paru dans le rapport annuel 2021.

« La pluridisciplinarité comme cadre de travail est l’ADN du Centre Primo Levi. Dans l’accueil et les soins que nous proposons, nous reconnaissons que les personnes exilées que nous rencontrons portent une multitude de problématiques, de questionnements, de douleurs intimes, d’impossibilités réelles et ressenties. Les traumatismes sont cumulatifs, jamais au singulier. Celle ou celui qui se présente à nous ne s’adresse pas nécessairement à un médecin, un psychologue, un assistant social ou un juriste, reconnu comme tel ; il s’agit avant tout d’une rencontre humaine caractérisée par l’écoute », énonce Sibel Agrali, directrice du centre de soins. C’est en effet ce cadre de travail pluridisciplinaire que le Centre Primo Levi met au cœur de son organisation : dans l’accueil et les soins proposés est reconnue la multitude de problématiques auxquelles les personnes exilées qui ont fui la violence font face, les questionnements, douleurs et impossibilités propres à chacune. Le corps abîmé, meurtri, ne parvient parfois à se réparer qu’en combinant différentes formes de soutien (suivi psychologique, médical, accompagnement social et juridique), pouvant permettre aux patients de progressivement s’ancrer à nouveau dans le présent. Les blessures physiques sont souvent associées à des expériences traumatisantes, des difficultés à avancer et à trouver un ancrage. Afin de garantir un réel espace d’écoute et un tremplin pour nos patients, il est nécessaire de proposer une palette de soins et d’accompagnements complémentaires, assurés par des professionnels sachant travailler ensemble, capables d’accueillir l’autre comme une personne singulière. En 2021, la pluridisciplinarité proposée par le Centre Primo Levi a été particulièrement sollicitée : en moyenne, 43 % des patients de la file active ont été suivis par cinq praticiens à la fois. Le Centre Primo Levi étant un centre de soins, l’entrée des patients s’effectue au niveau médical ou psychologique. Au praticien de juger par la suite, en apprenant à connaître son patient, ses difficultés et ses problématiques, de la nécessité d’allier son suivi à un accompagnement sociojuridique, ou bien à un suivi kinésithérapeutique. Selon Sibel Agrali, « cette année a encore été extrêmement éprouvante. Les effets de la crise sanitaire se font ressentir à la fois dans la vie de l’équipe et le fonctionnement du centre de soins (masques, jauge, sens de circulation…) ». Cependant, bien que la crise ait continué, le Centre Primo Levi a retrouvé une activité similaire à 2019 avec 96 nouveaux patients (contre 62 en 2020). L’activité n’avait pas diminué l’année dernière lors des confinements, mais était répartie différemment : moins de patients reçus, mais de façon plus intense, plus régulière.

Le suivi psychologique

En 2021, 249 patients ont bénéficié d’un suivi psychologique (67 % de la file active). Les psychologues du Centre Primo Levi ont tenu 2 701 consultations, soit 5 % de moins qu’en 2020. Ces chiffres traduisent une certaine stabilité : le suivi et l’accompagnement, en particulier après l’isolement imposé par la situation sanitaire, ainsi que l’évocation des douleurs et des traumatismes dus à l’exil, restent essentiels pour nos patients. Aux violences psychologiques subies dans leur pays d’origine et à celles de l’exil s’ajoutent les difficultés d’accueil dont pâtissent les personnes exilées en France, à la fois socialement et administrativement : « 28 % d’entre elles sont déjà déboutées lors de leur arrivée au Centre », remarque Sibel Agrali, « répercussion d’un accompagnement insuffisant voire inexistant dans leurs démarches et du manque d’aide et d’hébergement . » Le droit d’asile implique en effet que la personne ait réellement les moyens d’expliquer pourquoi elle se sent en danger, quelles menaces pèsent sur elle ou quelles persécutions elle craint. Cela suppose de comprendre les enjeux de la procédure, de vivre dans des conditions dignes pendant que la demande est déposée, de pouvoir s’exprimer dans sa langue ou recevoir une aide juridique. L’absence de ces conditions complique le suivi psychologique, ajoutant du mal-être à des plaies déjà saillantes.

Le suivi des mineurs

Nous observons cette année une proportion plus importante de mineurs parmi les nouveaux patients (plus de 30 %). Au total, 86 de nos patients étaient mineurs en 2021, soit 23 % de la file active. Sur 869 consultations concernant des personnes mineures, 80 % ont été effectuées par les psychologues (74 % en 2020) et 10 % par les médecins (11 % en 2020). « Si les mineurs, la plupart du temps, n’ont pas été victimes directement de la torture, ils ont néanmoins assisté à des scènes extrêmement traumatisantes », regrette Sibel Agrali. Pour plusieurs mineurs rencontrés au Centre Primo Levi, l’horreur d’une violence sans limite vient s’ajouter à la complexité du passage à l’adolescence.

Le suivi médical

Il avait été observé, en 2020, la prépondérance du recours aux consultations médicales sur les consultations psychologiques, conséquence de la crise sanitaire. Si nous remarquons le retour à un équilibre en 2021, celui-ci est tout de même à souligner : la place du suivi médical pèse tout autant dans le suivi pluridisciplinaire que le suivi psychanalytique au Centre Primo Levi, dans la mesure où 65 % des patients de la file active ont eu recours à des consultations médicales en 2021. « Lorsqu’une personne a subi des effractions, le soin passe par le corps, le toucher », précise Sibel Agrali, « les médecins sont donc sollicités à un niveau aussi important que les psychologues. » 1 054 consultations ont été délivrées par les médecins (soit 20 % de l’ensemble des consultations en 2021), confirmant la légère baisse observée (23 % en 2020 et 2019), due à l’absence d’un médecin sur la moitié de l’année. Le retour en présentiel pour la quasi-intégralité des consultations dès la fin de l’année 2020 a permis de recréer un lien d’autant plus rassurant entre les patients et les cliniciens.

La kinésithérapie

En 2021, 12 patients ont bénéficié d’un suivi kinésithérapeutique (3 % de la file active), soit un total de 108 consultations (150 en 2020). Une nouvelle professionnelle de santé est arrivée au cours de l’année, reprenant le suivi commencé pour certains patients, devant donc tisser de nouveaux rapports de confiance. Les patients sont souvent orientés (par un psychologue ou un médecin en interne) vers le kinésithérapeute pour des maux de dos, de tête, des douleurs cervicales ou lombalgiques. Le toucher n’est cependant pas aisé et il est parfois nécessaire d’évoluer progressivement en initiant le contact par des séances d’explication et de dialogue autour des douleurs ressenties, avant de pouvoir rentrer dans de réelles manipulations kinésithérapeutiques.

Le rapport au toucher est à recréer afin de tendre vers une réappropriation du corps, destitué de ses fonctions corporelles initiales, car meurtri. Comme chaque praticien au Centre Primo Levi, la kinésithérapeute est en constante adaptation face aux limites de chacun : limites du dialogue, limites du toucher, limites du cadre imposé qui ne peut pas toujours être respecté. Afin d’avoir progressivement accès aux corps et de débloquer des nœuds ou tensions, kinésithérapeute et psychanalyste sont souvent amenés à échanger. Le travail, d’un côté, sur le corps, de l’autre, sur le psychisme, permet de créer des espaces de dialogue différents, parfois nécessaires pour remettre en mouvement quelque chose de figé.


Les chiffres

67 % des patients ont bénéficié d’un suivi psychologique – 80 % des patients mineurs

65 % des patients ont eu recours à des consultations médicales

Plus de 30 % des nouveaux patients sont mineurs