Entretien avec Jean-François Corty, président de Médecins du Monde (MDM) et représentant de la principale organisation médicale œuvrant en France.
Quels sont, selon toi, les enjeux à venir ces prochaines années concernant l’accueil et le soin dispensés aux populations exilées?
Jean-François Corty : Nous vivons une période exceptionnelle où la solidarité et la liberté sont remis en question dans les démocraties occidentales, ce qui relève d’une question existentielle pour nos organisations dont MDM. En effet, nous sommes issues du Sans Frontiérisme des années 1970 qui n’a pas émergé dans un régime politique autoritaire ou totalitaire, mais bien dans un contexte démocratique, notamment en France avec Médecins sans Frontières (MSF) duquel naîtra une myriade d’Organisations non gouvernementales (ONG). Et ce sont ces mêmes régimes démocratiques qui sont aujourd’hui en train de vaciller. Je m’explique.
Nous faisons face à une offensive d’acteurs politiques qui se revendiquent être des anti-droits, décomplexés et fiers de l’être sous impulsion d’une idéologie de tendance extrême droite. Le président Donald Trump en est l’incarnation absolue, mais nous pouvons aussi parler de Georgia Méloni en Italie, de Victor Orban qui a été dernièrement battu aux élections en Hongrie, de Javier Milei en Argentine. Nous observons une dérive ultralibérale, qui n’est pas nouvelle, mais qui s’accélère et qui est corroborée par des dimensions « suprémacistes et illibérales » qui ont déjà des traductions claires en France.
Comment cela se traduit concrètement ?
La remise en question perpétuelle de l’Aide Médicale d’Etat (AME), le détricotage progressif de filets sociaux en matière de santé pour tous avec un retard de recours aux soins de plus en plus important pour les personnes précaires, avec dans le même temps, une augmentation du coût des mutuelles de santé en sont un bon exemple. La financiarisation et la privatisation du champ de la santé s’accentuent, ce qui n’est pas favorable à la lutte contre les inégalités, mais qui renvoie aux lois du marché.
Par ailleurs, la pression sur les associations s’accentue avec à l’international une baisse drastique des financements, l’USAID (Agence des Etats-Unis pour le développement international) ayant été brutalement fermée par le président Trump début 2025 quand, dans le même temps, les européens ont baissé de 50% les budgets de l’Aide Publique au Développement. Cette brutalité entraine une casse humaine majeure auprès des malades et des organisations internationales qui les accompagnent. Même chose en France où les coupes budgétaires sont importantes et où des préfets assument de ne pas verser de financement à certaines associations au prétexte qu’elles se permettent de critiquer les politiques publiques. Cela ne correspond pas à l’idée républicaine de notre démocratie.
Le Contrat d’Engagement Républicain est aussi un outil restrictif à géométrie variable déjà en place et qui peut être un levier de contraintes majeures sur les associations pour des acteurs politiques qui souhaiteraient en faire un usage plus radical.
En Italie, madame Méloni bloque régulièrement les sorties de bateaux qui font du sauvetage d’exilés en mer Méditerranée ou leur impose des codes de conduite qui représentent une entrave opérationnelle inacceptable. Nos organisations sont par ailleurs considérées comme des complices des passeurs, lorsque nous prenons en charge des exilés dans des conditions difficiles au-dessus de Briançon ou ailleurs. Nous sommes considérés comme des criminels. Je ne reviendrai pas non plus sur les centaines d’humanitaires tués à Gaza par l’armée israélienne avec la bénédiction de nombreux pays européens, en plus de celle des Etats-Unis, et sans indignation en France où nos associations sont assimilées à l’organisation terroriste du Hamas dès lors que nous soignons des palestiniens et que nous dénonçons l’impunité en matière de non-respect du droit international humanitaire dans la région.
Ces mesures, en France et à l’International, relèvent d’une criminalisation de l’aide et traduisent une volonté de museler les organisations considérées comme des ennemis politiques. C’est donc le symptôme d’une régression démocratique que les associations doivent dénoncer. L’heure n’est plus à la neutralité face à des acteurs qui veulent vous faire disparaitre.
L’innovation semble aujourd’hui un sésame pour justifier l’obtention de financements. MDM est-elle toujours dans cette démarche? Comment faire quand l’innovation semble parfois primer sur la qualité des dispositifs et même leur pérennité ?
Médecins du Monde est depuis le début de son histoire une organisation humanitaire privée, indépendante, impartiale, désintéressée, expression d’une société civile non partisane. Pour défendre nos principes d’action et notre liberté de parole, ce qu’on appelle le plaidoyer, notre modèle économique est fondé sur une diversité de financements, 50% sont issus de fonds propres provenant de la générosité du public et 50% de fonds intentionnels, c’est-à-dire des Etats. Notre indépendance se construit donc sur le choix de nos dépendances.
Nous sommes engagés dans la lutte contre les inégalités sanitaires, sociales et environnementales par l’action de terrain sur des enjeux d’accès aux droits et aux soins, en essayant de limiter autant que faire se peut le risque néocolonial inhérent à nos pratiques. Cela passe par l’approche communautaire et le développement de partenariats avec des acteurs de sociétés civiles fondés sur le respect de valeurs et l’engagements pour des causes communes.
L’innovation est au cœur de nos pratiques, que ce soit dans le champ de la santé environnementale, les droits en santé sexuelle et reproductive, en matière de réduction des risques chez les usagers de drogues et les travailleurs et travailleuses du sexe. La santé mentale fait partie de notre palette d’opérationnalité, de même que la judiciarisation.
Nous avons une forte composante opérationnelle sur l’accompagnement des exilés et le respect des droits en santé, dans un contexte politique de plus en plus radical aux Etats-Unis, en Europe et en France. La xénophobie est décomplexée et la santé publique passe après les enjeux sécuritaires.
Peut-on résister ?
Au-delà de la question spécifique de l’accès aux soins, nous travaillons sur le respect et la dignité notamment des travailleurs des plateformes de livraisons, dont une majorité sont des exilés en situation administrative précaire. Notre projet à Bordeaux accompagne le développement de la maison des livreurs avec d’autres organisations en lien avec l’association AMAL créée et composée de livreurs. Nous avons travaillé avec eux dernièrement sur une enquête « Santé Course » qui met en évidence la pénibilité de leurs conditions de travail avec un impact sur leur santé physique et mentale, dans un contexte d’exploitation professionnelle qui relève d’une forme d’esclavage moderne.
Nous espérons une évolution de la législation en France avec une reconnaissance de leur métier, de meilleures conditions financières et professionnelles pour des travailleurs qui soutiennent une économie formelle indispensable à notre société. Et cela doit aussi passer par une régularisation de leur statut administratif.
Nous sommes donc impliqués sur les enjeux d’accès aux soins, de médecine du travail, de respect des droits fondamentaux et de la dignité humaine, ce qui nous place dans le champ de la controverse politique non partisane. Nous l’assumons pleinement !
Propos recueillis par le comité de rédaction Mémoires