Article paru dans le numéro de mars 2026 du Courrier de l’Atlas
Mise en ligne avec l’aimable autorisation de la direction du Courrier de l’Atlas
Créée à Paris en 1995, cette association vient en aide aux victimes de torture et de violences politiques. Soumis aux pires sévices, les patients, pour beaucoup originaires d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie, et issus de parcours migratoires, y trouvent les armes pour sortir de leur enfer intérieur. Par Damien Lefauconnier.
Dans l’escalier extérieur qui mène au Centre Primo Levi se croisent des personnes dont on devine qu’elles viennent de contrées très éloignées du XIIIe arrondissement. Ce matin-là, quatre hommes, entre 30 ans et 50 ans, sont assis dans la salle d’attente, dotée d’un espace enfants très fourni en jouets. Sur une petite table, du café et du thé sont à disposition. Aucune conversation n’est permise, d’autant plus depuis qu’un média a laissé filtrer des indices permettant d’identifier des patients. Ceux-ci ne sont pas des exilés « ordinaires », au sens de toute personne étrangère pouvant avoir besoin de soutien administratif, logistique ou moral.
Victimes de violences politiques, ils pourraient « être reconnus depuis leur pays d’origine et être poursuivis au-delà des frontières », explique Tatiana Theys, qui dirige l’association depuis deux ans. « Ils ont subi l’indicible: la mort de leurs proches, de leurs enfants, de leurs frères, de leurs sœurs ; ils ont subi des sévices corporels. Pratiquement 100 % des femmes ont subi des violences sexuelles, et les trois quarts des hommes aussi », énumère la directrice.
Homosexuels persécutés
A Primo Levi, le mot « politique » est central et permet de resserrer le cœur de cible au sein des immenses diasporas de migrants: « Tout relève de l’élément politique, y compris la sexualité. Il y a des personnes homosexuelles qui ont dû tout quitter parce qu’elles étaient persécutées. Certaines ont subi l’excision, la torture. Nous prenons aussi en charge les enfants qui ont vu les événements se dérouler », explique Armando Cote, psychologue clinicien, psychanalyste et directeur de l’équipe médicale. « Si les personnes ont réussi à fuir avant que les violences ne surviennent, celles-ci ont lieu pendant les parcours migratoires. L’un des effets les plus couramment constatés, c’est qu’elles ne demandent rien, même si elles souffrent », développe- t-il. Même si l’association dispose d’une assistante sociale et d’une juriste pour épauler les exilés, le cœur de l’action de Primo Levi est la santé mentale: six psychologues et psychanalystes sont présents cinq jours par semaine, ainsi que deux médecins et un kinésithérapeute. Dans la cuisine de l’association, située entre les salles de thérapie, deux interprètes – l’un d’origine afghane, l’autre de la République démocratique du Congo – attendent l’arrivée des patients qu’ils accompagnent. Pas moins de 35 traducteurs sont mobilisés chaque semaine.
Pour des raisons de confidentialité, les consultations sont strictement privées. Dans ses publications, le Centre Primo Levi dévoile quelques parcours de vie, décrits avec les mots des soignants. Telle l’histoire d’Asmaa, une Syrienne de 8 ans. « Asmaa est arrivée en France deux ans après avoir quitté la Syrie. Deux ans sur les routes, dans des camps, puis encore sur les routes, et enfin la traversée de la Méditerranée, à la merci des passeurs, pour rejoindre l’Europe. Deux ans sans école, à survivre plus qu’à vivre. Asmaa fait régulièrement le même cauchemar: le bateau, l’eau si froide, si noire. Dans ses cauchemars, c’est comme si elle était encore au milieu des vagues, des adultes qui crient, des enfants qui pleurent… Elle a vraiment cru qu’elle allait mourir. Asmaa aimerait tellement retourner à l’école. Mais c’est compliqué pour le moment car, avec sa maman, elle vit à l’hôtel et elles ne restent jamais au même endroit. Asmaa n’aime pas l’hôtel. C’est mieux que les camps, mais elle voudrait tellement avoir une maison à elle », raconte l’équipe du centre.
Douleurs, troubles de la mémoire
Un autre parcours est celui de « Madame N », enseignante iranienne, mère de deux enfants, qui a réussi à fuir la dictature islamiste avec sa famille. « En 2009, après les élections, elle participe à des manifestations, comme nombre de ses compatriotes. Elle est arrêtée par la police avec d’autres manifestants. Pendant plusieurs jours, elle est maintenue arbitrairement en détention. Au cours de cet emprisonnement, elle est torturée, frappée, violée. Elle est hantée par des cauchemars; elle a régulièrement des reviviscences des scènes de torture. Elle se sent coupable et a honte de ce qui lui est arrivé. Ayant peur d’être rejetée, elle n’a jamais réussi à dire à son mari qu’elle a été victime de viols. Cela l’obsède pourtant jour après jour« , décrivent les soignants.
« Monsieur V », 37 ans, est originaire de Turquie et appartient à la minorité kurde persécutée par l’exécutif dirigé par le président Erdogan. L’association explique qu’il s’oppose, par fierté, à toute demande de titre de séjour pour soins. « Ses prises de position à l’encontre de la politique gouvernementale turque lui ont valu de nombreuses incarcérations, durant lesquelles il a subi des violences et des humiliations quotidiennes. Il ne pesait plus que 37 kg lorsqu’il a finalement été libéré et a fui le pays. Il souffre de migraines extrêmement violentes, de douleurs aux pieds, de troubles de la mémoire et de la concentration. Il fait très souvent des cauchemars peuplés de scènes vécues en prison. Malgré les risques qu’il encourt, confirmés par de récentes menaces, ses demandes d’asile n’ont abouti qu’à des rejets. Ces refus successifs le plongent dans la dépression, puis dans la colère. Il a tout perdu en quittant son pays: sa famille et son métier« , détaille l’association.
Se réapproprier son corps
L’histoire de « Madame B », citoyenne de la République démocratique du Congo, est particulièrement dure: « Son compagnon faisait partie d’un groupe d’opposants au pouvoir. Des soldats sont venus chez elle, l’ont battue et violée à plusieurs reprises, et ont torturé puis tué son compagnon devant elle. Profitant d’un moment où elle n’était plus surveillée, elle a réussi à s’en- fuir avec son bébé. Traquée par les soldats, elle a réussi à se cacher, à trouver de l’aide auprès de sa famille et à quitter le pays. Après un long périple, elle est parvenue à gagner la France. Pendant tout le temps où elle était battue et violée, Madame B avait les bras ligotés. Lors de ses premières consultations au Centre Primo Levi, elle se présente avec un bras gauche totalement paralysé et extrêmement douloureux. Elle souffre également de violentes douleurs dans le dos. Sur le plan psychique, Madame B souffre de troubles majeurs du sommeil ; elle revit constamment les scènes de violence. » Des explications sur les soins prodigués à cette mère de famille permettent de mieux saisir l’approche pluridisciplinaire prônée par l’association: « Une prise en charge médicale est mise en place, complétée par des séances de kinésithérapie pour tenter de soulager les souffrances de Madame B, à la fois par des traitements médicaux et par un travail sur la mobilité de son corps, grâce à des massages doux. Une psychothérapie lui est également proposée. Il semble que le dysfonctionnement de son bras soit un moyen, pour Madame B, de tenir à distance u corps qui a tellement souffert, de mettre à l’écart les évènements traumatiques. Un long travail thérapeutique a pu être mené et lui a permis de se réapproprier son corps, de reprendre confiance en elle et en sa capacité à s’occuper de son enfant« , explique l’équipe médicale.
Du fait de cet engagement spécifique envers des personnes ayant, pour nombre d’entre elles, fui des régimes totalitaires, beaucoup d’adultes pris en charge par l’association ont eu dans leur parcours de vie un engagement politique prononcé – qu’ils ont dû ensuite payer durement.
« Têtes coupées, flaques de sang »
« Ils en viennent parfois à le regretter« , explique Aurélia Malhou, juriste au sein du Centre Primo Levi depuis vingt ans. “Certains patients avaient un niveau social et économique élevé ; ils ont parfois financé un parti et se retrouvent ici sans rien, dépendants des autres. Je me souviens d’une jeune femme de RDC qui, à 18 ans, s’est engagée dans un parti d’opposition, celui de Martin Fayulu. Elle était très déterminée à faire bouger les choses, portée par un élan collectif avec d’autres amis. Durant les élections, elle a participé à la surveillance des votes. Sa famille n’était pas politisée et s’opposait à son engagement. Elle a réussi à partir, mais elle se sentait très coupable de cet engagement« , explique Aurélia Malhou.
A force de s’occuper des personnes torturées, les soignants ont développé des réflexions sur la nature profonde de tels actes: « Quand on parle de torture, il y a une intention particulière: ce n’est pas de la violence gratuite. Je ne crois pas que la torture vise à tuer; il y a une volonté de maintenir la vie dans l’horreur, de faire exister uniquement le corps avec son sac d’organes, d’éviscérer le plus possible, mais de manière à pouvoir continuer dans le raffinement de l’ignominie« , explique Nathalie Dollez, psychologue et psychanalyste au centre depuis dix ans. « Je pense à un patient iranien que nous recevons depuis dix ans maintenant. Il a raconté comment on l’avait menacé de pendaison: au moment où on l’a emmené pour être exécuté, une demi-seconde avant d’être mené pour pendu, on lui a dit: ‘Non, en fait tu ne vas pas être pendu.’ C’est ça, la torture: elle ne vise pas à retirer la vie, mais à pouvoir continuer à torturer, à continuer à faire du mal« , analyse la soignante.
En moyenne, les patients sont suivis pendant deux ou trois ans. Briser le silence peut demander beaucoup de temps: « Il ne suffit pas de décider. Je vous donne un exemple: parmi les enfants, que nous faisons souvent dessiner ou jouer, l’un d’eux était muet; il bougeait très peu. Au bout de plusieurs séances, cela a commencé à m’angoisser, donc j’ai insisté pour qu’il dessine. Il a fini par accepter, alors qu’il ne voulait pas. Il a dessiné des corps avec des têtes coupées, des corps décapités, des membres tranchés et des flaques de sang. J’ai compris la raison pour laquelle je ne devais pas insister« , raconte Nathalie Dollez.
Le centre n’hésite pas à faire appel à des pratiques de soins méconnues du grand public. Ainsi, Agnès Afnaïm, médecin et psychologue au Centre Primo Levi depuis vingt ans, est également fasciathérapeute, une thérapie fondée sur le toucher. « Les fascias constituent un réseau fibrillaire en continuité, depuis la peau jusqu’à l’intérieur des os. Ils ont la propriété d’être chaotiques, imprévisibles, comme la vie. Ils sont en connexion avec tous nos grands systèmes de régulation et avec notre conscience perceptive« , explique-t-elle.
Ramener progressivement à la conscience
Cette pratique avant-gardiste s’avère particulièrement adaptée aux types de patients dont s’occupe l’association : « Elle permet d’aller chercher des zones d’immobilité, à la fois physiques et psychiques, d’insensibilité et d’inconscience. Par exemple, la terreur, le retrait, l’impossibilité de faire confiance à un autre humain. Il y avait un patient, un photojournaliste iranien, charmant, solaire. Il parlait à tout le monde. Je me suis dit: ‘Bon, on va faire une séance, ça va être super.’ Je pose mes mains, et je me dis: ‘Mince: non seulement il n’y a personne à l’intérieur, mais en plus il est terrifié.’ Il avait une part adaptative très solide, mais une zone en lui était détruite. Il avait été incarcéré, torturé ; il avait subi des outrages, des violences extrêmes”, raconte Agnès Afnaïm.« Tout le travail consiste à ramener progressivement à la conscience. Un autre patient parlait de mettre fin à ses jours; pour lui, c’était une certitude. Mais dans son corps, j’ai senti une puissance de vie. Je me suis dit: ‘Ok, il a cela pour lui.’ Il m’a raconté son arrestation, le mo- ment où on lui a mis les menottes et traîné dans un cachot. Pendant qu’il parlait, j’ai perçu – et lui aussi – un moment d’ouverture, d’accueil. Je lui ai demandé: ‘A cette même seconde, que se passe-t-il dans votre corps ?’ Il m’a répondu: ‘C’est une libération.’ La séance suivante, il est revenu sur tout cela; c’était posé« , témoigne la fasciathérapeute. Depuis 1995, l’association Primo Levi, qui compte 20 salariés permanents, a mené 250 000 consultations. De nombreuses ONG font appel à son expertise. Elle publie la revue Mémoires et forme chaque année plusieurs centaines de praticiens à ses méthodes.