Diaspora ouïghoure en France : comment faire reconnaître la répression transnationale ?

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Entretien avec Dilnur Reyhan, présidente de l’Institut ouïghour d’Europe (IODE) et défenseuse de la cause des Ouighours face à la répression chinoise.

Les persécutions de la Chine envers les Ouïghours ont conduit à près d’un million d’internement dans des camps dits de « rééducation » forcée notamment entre 2017 et 2019. Est-ce que les violences extrêmes infligées aux déportés sont désormais reconnues et documentées ? Est-ce qu’elles font l’objet de procédures juridiques internationales ?

Dilnur Reyhan (DR) : D’abord, il faut cesser de reprendre le vocabulaire des persécuteurs, il ne s’agit pas de camps dits de « rééducation », mais de « concentration ». Les Nazis avaient nommé leurs camps « de rééducation ».

Les chiffres sur le nombre de personnes détenues dans les camps, prisons et probablement des centres « de rééducation » ne sont pas transparents. Le seul chiffre officiel avoué par la Chine dans un livre blanc en 2021 révèle pour la 1ère fois que le nombre de personnes au Turkestan oriental (Région ouïghoure) envoyées en « rééducation » est de 1,3 millions par an depuis 2014. Pour les chercheurs, ce chiffre varie entre un à trois millions dans des camps et prisons.

Plusieurs Organisation non gouvernementales (ONG) de la diaspora documentent les personnes disparues et détenues. Il s’agit en particulier de Xinjiang Victimes Database et Uyghur Transational Justice Database. Mais leurs chiffres sont loin d’être complets, car le recueil des informations se base sur les témoignages en exil des proches disparus/détenus. La majorité des personnes, en particulier dans les espaces ruraux, n’ont pas de proches à l’étranger, et donc, pas de chance d’être enregistrées dans les registres des ONG à l’étranger.


La cause ouïghoure semble aujourd’hui moins présente dans les médias, est-ce que ces persécutions continuent aujourd’hui en Chine et sous quelles formes ?

DR : En effet, la cause ouïghoure est beaucoup moins présente dans les médias depuis la guerre en Ukraine et son « invisibilisation » est accentuée depuis les crimes de guerre à Gaza. Cette situation d’attention portée ailleurs, évidemment, profite à la Chine qui accentue la répression en changeant de stratégie, en particulier au niveau de la communication : c’est ce qu’on appelle « la normalisation du génocide ». Avec cette stratégie, d’une part la Chine développe un « tourisme colonial » au Turkestan oriental (Région ouïghoure) notamment pour la clientèle chinoise, en transformant les Ouïghours comme objets de curiosité et de visite, auquel des agences occidentales, y compris françaises, participent activement. D’autre part, elle continue les cycles d’arrestations et d’organisation de travail forcé dans un monde déstabilisé financièrement par la politique offensive du Président Donald Trump. Dans cet environnement international où désormais la Chine se voit comme une puissance stable et « leader du sud global », le négationnisme du génocide ouïghour est renforcé.


A ces violences opérant sur le territoire national s’ajoutent des persécutions transnationales visant la diaspora. Le gouvernement chinois se montre très « inventif » dans l’expérimentation de nouvelles formes de terreur. Pouvez-vous nous décrire ces nouvelles modalités de violences politiques et leurs effets ?

DR : La Chine vise l’ensemble des membres de la diaspora ouïghoure indépendamment de leurs activités, les ciblant selon leur appartenance ethnique. De plus, les conjoints non-Ouïghours, les activistes ou défenseurs des droits humains ou encore les chercheurs qui dénoncent les politiques chinoises sont également visés par la répression transnationale chinoise. L’une des méthodes classiques très efficaces est la prise d’otage des familles restées au pays et l’atomisation de la diaspora, détruisant la confiance entre les membres de la communauté. Hormis ces méthodes classiques, plusieurs nouveaux modes opératoires se sont développés ces dernières années. L’un d’entre eux est le détournement des voies juridiques dans les pays démocratiques afin d’intimider et de faire taire les chercheurs et les défenseurs de droits humains. Profitant des failles démocratiques, les institutions chinoises à l’étranger attaquent en justice des activistes ou des chercheurs qui ont souvent peu de moyens financiers pour se défendre, afin de casser leur morale, de leur faire perdre du temps, de l’énergie et de l’argent pour se défendre.

Actuellement, de nombreux Ouïghours en exil se voient contraints de rompre les liens avec leur famille pour les protéger des répercussions de leur engagement et s’éviter de nouvelles pressions. Entre se taire et conserver le contact ou parler et s’isoler, le choix est cornélien et ne s’impose pas d’évidence. Est-ce un sujet qui peut être abordé au sein de l’IODE ?

DR : C’est la réalité des effets de la stratégie chinoise de prise d’otage de la famille. La société ouïghoure est relativement traditionnelle, la famille reste l’élément fondateur de la société. Dans notre génération, née autour de la politique chinoise de l’enfant unique imposée aux Ouïghours à partir de la fin des années 80, les familles ouïghoures ont souvent deux enfants dans les villes. Vivre éternellement à l’étranger n’était pas le projet de nombreux jeunes Ouïghours pour qui s’occuper des parents âgés est un devoir primordial. La majorité des membres de la diaspora n’a pas participé aux activités politiques, n’ont pas voulu témoigner alors que presque la totalité connait un membre de famille disparu ou détenu, voire mort en détention. Ils rapportent ne pas le faire, non par peur pour eux-mêmes, mais pour leur famille restant dans le pays. C’est un sujet que nous abordons très souvent à l’Institut Ouighour d’Europe : comment gérer cette situation où une minuscule minorité se sacrifie en continuant à témoigner malgré les risques, et une majorité reste silencieuse, avec un sentiment de culpabilité qui les ronge ? D’autres choisissent de s’éloigner de la communauté, le reste n’en parle tout simplement pas.


Dans votre rhétorique de résistante politique vous insistez pour nommer le territoire des Ouïghours « turkestan oriental » ou « région Ouïghoure »(plutôt que « xinjang » qui est l’appellation officielle du gouvernement chinois). Est-ce que cette « bataille des mots » vous semble importante et avoir son efficacité pour lutter contre la colonisation et l’idéologie chinoise nationaliste ?

DR : Nommer correctement le mal est le début d’une solution, le mal nommer consciemment n’est autre que de contribuer à sa durée. Le toponyme officiel chinois du pays ouïghour est « Xinjiang » qui signifie « nouvelle frontière » en langue chinoise. A la fin du 19ème siècle, ce toponyme est désigné pour nommer le Turkestan oriental, « Xinjiang » avait pour traduction dans divers dictionnaires chinois-anglais « la colonisation » ou « la colonie ». Malgré le refus général de la diaspora ouïghoure et l’explication répétitive des intellectuels ouïghours, les Non-Ouïghours continuent d’ignorer les voix et la volonté ouïghoure, et continuent de répéter le toponyme colonial, prouvant encore une fois que la parole des colonisés n’a aucune valeur à leurs yeux.

Quels sont les différentes modalités de soutiens apportés par l’IODE à la communauté ? Quelles sont les objectifs de cette association et ont-ils évolués depuis sa création ?

DR : L’IODE est une organisation qui fait suite à l’association étudiante que nous avions fondée avec quelques amis en 2009. Début 2019, nous avons transformé l’association étudiante en institut européen, concentrant nos efforts sur trois axes d’activités : l’activisme et le plaidoyer auprès de l’opinion publique et des pouvoirs publics, des études ouïghoures et finalement, le développement de l’école ouïghoure. Depuis février 2026, nous avons enfin obtenu un local à Paris où nous avons installé toutes nos activités classiques mais aussi une permanence de soutien psychologique et une autre juridique pour les membres de la diaspora, avec une tisanerie centrasiatique et une bibliothèque.

Nous savons à travers la clinique du Centre Primo Levi que la violence politique attaque profondément la fiabilité dans le lien à l’autre. Dans un régime de terreur, il faut « diviser pour mieux régner ». Alors même que les exilés sont isolés socialement et qu’ils ont du mal à prendre appui sur les membres de leur communauté. Est-ce un phénomène que vous pouvez observer ? Trouvez-vous des moyens pour pallier cet effritement de la confiance et rétablir du lien social ?

DR : La stratégie classique chinoise de prise d’otage de la famille et celle de la normalisation du génocide sont les raisons de cette atomisation de la diaspora qui sapent la confiance entre les membres. Beaucoup de personnes sont sous pression, menaces et intimidations de la police chinoise qui prend en otage leurs familles au pays afin de forcer les membres de la diaspora à espionner les activités de de leur communauté. Beaucoup ont peur d’être pris en photo ou filmés lors de leur participation aux activités diasporiques, y compris des activités culturelles, et qu’elles soient envoyées à la police chinoise. Depuis 2022, la Chine a opté pour une stratégie de la normalisation du génocide, en encourageant des membres de la diaspora à retourner au pays et rendre visite à la famille. Certains qui ont la nationalité étrangère retournent voir leur famille. Cette visite est filmée et utilisée pour la propagande de négation du génocide. Cette situation divise grandement la diaspora, d’autant que la très grande majorité n’a pas de contact depuis le début du génocide alors que leurs parents sont souvent vieillissants et malades. Cette politique de « visite familiale » ne concerne pas tout le monde, puisqu’une bonne partie de la diaspora n’a pas le droit à contacter sa famille. Cette visite autorisée et sélective n’est pas « gratuite ». Cette stratégie chinoise déchire non seulement toute la diaspora – les uns accusant les autres de trahir la cause en tombant dans le piège chinois et réclamant des sanctions à leur égard pour soupçon de collaborer avec le régime – mais également les couples, quand l’un veut retourner au pays et l’autre l’accuse de faiblesse.


A ces divisions s’ajoute parfois des antagonismes entre différentes vagues de migrations et entre générations : les jeunes peuvent par exemple vouloir se sentir plus affranchis des traditions et des règles religieuses de leur communauté et, de fait, de certains marqueurs historiques de « l’identité ». Arrivez-vous à fédérer les jeunes générations à la cause et à faire une place à leur positionnement ?

DR : L’IODE est une organisation jeune, féministe et laïque. Elle travaille beaucoup avec la jeunesse ouïghoure européenne. En Octobre 2024, l’IODE a organisé un tout premier congrès international de la jeunesse laïque ouïghoure, rassemblant à Paris pendant une semaine une centaine de jeunes venant du monde entier, pour discuter des sujets qui les préoccupent tels que le féminisme, le colonialisme et le climat. Les jeunes de la diaspora nous demandent de continuer ce congrès laïque, mais nous n’avons pas les moyens financiers en ce moment pour le reprendre. En outre, nous avons le projet d’une web TV sur les sujets sensibles peu ou pas abordés dans la diaspora mais qui sont importants pour la jeunesse. Cependant là encore, nous n’avons pas de moyens financiers.

A l’heure actuelle nous assistons à une multiplication des zones de guerre dans le monde (Ukraine, Gaza) qui attirent beaucoup les regards et polarisent les solidarités. Est-ce que vous parvenez à maintenir une visibilité et à assurer la pérennité de vos soutiens politiques historiques ? Parvenez-vous à trouver de nouveaux partenaires ?

DR : Notre organisation est quasiment composée de bénévoles avec des volets de travail très larges. Jusqu’à présent, nous avons plutôt réussi, malgré les manques de moyens humains et financiers, à maintenir nos partenariats, en particulier avec le groupe ouïghour à l’Assemblée nationale présidé par Olivier Faure. Nous travaillons également avec des eurodéputés sur la question de répression transnationale. Nous essayons d’être présents dans des festivals politiques ou des universités d’été.


Sans rentrer dans les détails, comment résister personnellement quand on est à la fois chercheuse, activiste avec beaucoup de responsabilités et qu’on subit soi-même des persécutions politiques ? Sur quoi s’appuie-t-on pour continuer?

DR : Je dirais l’amitié, la confiance entre les camarades, avoir une bonne équipe qui partage les mêmes visions du combat. Si j’étais seule, je n’aurais jamais pu faire autant de choses, avoir autant de résiliences. Je dois avoir aussi un mental et une volonté de fer pour ne pas céder aux pressions et poursuivre mon but. Mais avant tout, ne pas être seule, avoir des vrai.es ami.es.

Propos recueillis par le comité de rédaction de Mémoires