La séance analytique de l’enfant peut être pensée comme une hétérotopie : un espace séparé des lieux disciplinaires ordinaires, où la parole, le jeu et le symptôme deviennent des formes possibles de résistance à la normalisation sociale. L’hétérotopie est un concept développé par Michel Foucault pour désigner des lieux réels qui fonctionnent comme des espaces « autres », différents des espaces ordinaires de la société. Contrairement à l’utopie, qui est imaginaire, l’hétérotopie existe concrètement mais possède des règles, des usages ou des significations particulières.
Les enfants occupent souvent une place invisible dans les récits de guerre. Pourtant, ils ne sont pas seulement des victimes passives : ils développent des formes de résistance silencieuse, instinctive et parfois extraordinairement créative pour survivre à la violence, à la perte et à l’exil. Cette résistance ne prend pas toujours la forme d’actions héroïques visibles, mais se manifeste dans la capacité à continuer à apprendre, à imaginer, à aimer et à espérer dans des contextes de destruction. L’enfant, même exposé à des événements extrêmes, conserve une capacité d’adaptation remarquable si son environnement affectif est préservé.
Les enfants développent des formes de résistance multiples — par la parole, l’imaginaire, l’action et la mémoire. Dans Le Journal d’Anne Frank, l’adolescente cachée à Amsterdam transforme sa peur en réflexion intérieure. Elle écrit une phrase devenue célèbre : « Malgré tout, je crois à la bonté des hommes[1].», c’est un acte d’écriture de refuser la haine malgré la violence subie. Également, dans Le Journal de Zlata[2], l’enfant témoigne de la rupture brutale de l’enfance. Elle note : « Je pensais que la guerre n’arrivait qu’aux autres.[3] » Cette phrase témoigne de l’irruption de la guerre dans l’univers enfantin. Écrire devient ainsi un acte de survie, mettre des mots sur l’horreur permet de garder une identité.
Même dans les situations extrêmes, les enfants continuent à imaginer, rêver et espérer. Cette capacité est une forme de résistance psychologique essentielle. Dans les récits contemporains comme La Guerre des Lulus[4], des enfants livrés à eux-mêmes pendant la première Guerre mondiale continuent à s’organiser et à inventer des stratégies pour survivre. Leur résistance passe par la solidarité et le jeu, qui deviennent des outils de survie. Cette idée rejoint également le témoignage de nombreux enfants réfugiés dans différentes guerres du XXe et XXIe siècle : jouer, raconter des histoires ou dessiner permet de maintenir une frontière entre la guerre et l’enfance.
C’est le cas du jeune garçon que nous appellerons Taras, né en Ukraine il y a onze ans. Il est venu consulter au Centre Primo Levi quelques mois après le début de la guerre en 2022. Les premiers mois, il venait et parlait en russe, avec l’aide d’une interprète, mais il apprend très vite le français. Son père et son frère aîné sont restés au pays ; lui, est arrivé en France avec un frère plus âgé de deux ans et un plus jeune de trois ans.
Pendant deux ans, Taras est venu très régulièrement pour parler de ses difficultés à s’intégrer dans sa nouvelle vie. Il évoquait souvent l’Ukraine, ses amis, son père, sa langue perdue et devenue « inutile » en France, etc.
Taras est un enfant très vif, très intelligent et très sociable — des qualités qu’il ne connaissait pas de lui-même et qu’il découvre peu à peu. Ses difficultés relationnelles à l’école et ses notes, rapidement, n’étaient plus une source de problème pour personne. Face à cette amélioration, je lui ai proposé d’arrêter le suivi. À ma grande surprise, il a refusé. En revanche, nous avons espacé les séances : une fois par mois. Il a continué à venir me raconter ses semaines, ses passions, toujours avec l’ombre de son père et de la guerre. Un père qu’il n’avait pas pu toucher, embrasser, ni avec qui jouer depuis plus de trois ans, malgré les appels à distance réguliers.
Taras était devenu un expert en histoire, le meilleur de sa classe. Il connaissait les noms et les dates de naissance et de mort de pratiquement tous les rois de France, mais aussi des présidents et des hommes politiques de plusieurs pays d’Europe. C’était impressionnant. J’étais ébloui par sa mémoire phénoménale. Il m’amenait des listes de personnages et je devais lui donner un nom ; il en récitait les dates. Il m’a avoué que, depuis le début de la guerre, il a peur que son père meure.
En parallèle, comme beaucoup de garçons de son âge, il joue en ligne à Roblox, Minecraft et Fortnite. Mais un détail le dérange fortement dans tous ces jeux : les personnages qui meurent finissent toujours par revenir peu de temps après. On appelle cela un loop, une sorte de boucle temporelle imaginaire. Un jour, il n’en peut plus : il ne trouve pas ça « normal ». Il va alors sur une intelligence artificielle et imagine deux pays, auxquels il donne des noms, des dimensions, des territoires. Petit, il avait déjà inventé un pays imaginaire à lui, qui s’appelait Putsiland. Mais cette fois, il veut aller plus loin.
Il crée des personnages : des hommes littéraires, des femmes scientifiques, des écrivains, des héros de guerre, des joueurs de foot, etc. Il demande ensuite à l’intelligence artificielle de créer des statues. Nous en parlons lors d’une séance : il me dit que c’est important pour lui, que cela l’aide à supporter cette guerre qui ne finit pas et cette peur qu’une personne puisse mourir autour de lui. Il est très content, soulagé. C’est sa guerre à lui.
Il n’en parle à personne. Il a peur que sa mère voie ce qu’il fait ; elle n’aime pas que l’on parle de la guerre à la maison.
Il était fier d’avoir créé tout cela. Il ressent désormais le besoin de penser à l’après. Il me dit : « Une guerre est longue, mais elles finissent toujours. La mienne est déjà terminée. »
Même dans les situations les plus sombres, cette résistance apparaît comme une affirmation de la vie. Les enfants ne sont pas seulement des victimes passives de la guerre et de l’exil. Ils apprennent à observer, à se taire, parfois à obéir, mais aussi à inventer des stratégies pour préserver une part de leur enfance. Ce lieu, ce topos qu’on invente est parfois nécessaire et profondément structurant pour pouvoir résister face à une réalité qui nous dépasse.
Comme son père, il a affronté une guerre — mais une guerre qu’il a inventée, et à laquelle il a donné une fin, avec des dates et des héros dont on gardera le souvenir. En effet, comme le disait Marguerite Duras : « L’enfance est un lieu que l’on ne quitte jamais complètement[5]. »
Armando Cote, psychologue clinicien et psychanalyste
[1] Frank, Anne, Le journal d’Anne Frank, Paris, Calmann Lévi, 2019
[2] Filipović, Zlata, Le journal de Zlata, Laffont, Paris, 1993
[3] Ibid. p.45
[4] Hautière, Régis et Hardoc. La Guerre des Lulus, Casterman, 2013.
[5] Duras, Marguerite. Le dernier des métiers : Entretiens, 1962-1991. Édition établie et postfacée par Sophie Bogaert. Paris : Éditions du Seuil, 2016.p. 73.