Société civile et résistance : l’exemple de la ville de Tarnac

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Entretien avec Manon Glibert,responsable de la communauté Emmaüs du plateau de Millevaches.

Comment cette société civile s’est-elle saisie de la question de l’asile ? Quelle est l’origine de votre action ?

Manon Glibert : Nous sommes dans un territoire ultra rural, isolé. La question de ladite « crise migratoire » était lointaine, même si Tarnac est composé de personnes de nationalités diverses.

En 2015, des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) ont été créés après la première jungle de Calais dans des campagnes à faible densité. Des financements ont été alloués pour les communes mais sans spécifier ce que cela impliquait du point de vue de l’accompagnement juridique et social des personnes. Les habitant.es de plusieurs communes se sont mobilisé.es. Plusieurs associations Montagne accueil solidarité (MAS) se sont créées dans différents villages ayant comme point de départ de venir en aide aux personnes déboutées mises  à la rue des centres. Cela s’est mêlé à la lutte politique déjà existante. Nous avons fait des rencontres fortes avec les premières personnes exilées accueillies et cela a amplifié notre mobilisation.

Comment le dispositif a-t-il été pensé ?

MG : Dans un premier temps, par l’hébergement chez l’habitant. Nous nous sommes préoccupés des besoins de première nécessité, comme le suivi médical, administratif et les cours de français. Deux ans après, la Maison aux volets rouges a été achetée par l’association grâce à un appel à dons dans la suite de l’évacuation de Calais. En parallèle, nous avons créé une antenne Cimade locale à Peyrelevade pour proposer un suivi administratif et juridique. Nous nous sommes formé.es car nous ne connaissions rien. Il existe un gros tissu associatif solidaire sur le territoire. Beaucoup d’associations locales provenant de petits villages se sont réunies, ce qui a permis des échanges sur les pratiques d’accueil. Cela s’est étoffé, nous avons désormais deux antennes Cimade et quatre MAS. L’organisation sur le territoire était déjà présente sur d’autres thématiques (soin, agriculture, éducation). Les habitants étaient et sont déjà liés dans beaucoup d’autres domaines.

Avez-vous des financements de l’État ?

MG : Nous sommes des structures hors État. Nous ne travaillons donc pas avec lui, ce qui n’est pas le cas de toutes les associations locales. Nous ne nous substituons pas à lui et n’en sommes pas un relai direct. Le travail des CADA, c’est de trouver des hébergements d’urgence. Nous, nous intervenons après. Il faut que les communes où se trouvent des personnes déboutées sachent que cela induit des personnes à la rue dans une grande précarité. Parfois, cet état de fait a permis d’obtenir des hébergements par les communes locales. Nous déplorons les mesures de plus en plus répressives pour les exilés et sommes en faveur de la défense des droits fondamentaux. L’hiver dernier, une personne a reçu un ordre d’expulsion à la Maison aux volets rouges.

Nous sentons le vent tourner avec la montée du Rassemblement National et la fortification de l’Europe. Les contrôles routiers et dans les gares se renforcent, les obligations de quitter le territoire (OQTF) sont systématiques et sont mises en application.

Comment avez-vous pensé votre accueil ?

MG : Avec nos huit années d’expérience de l’accueil des éxilé.es, nous en sommes arrivés à l’idée que les personnes reçues avaient besoin d’un espace sécurisé, où elles se sentent bien. Dans cette nouvelle maison communautaire, ouverte depuis février 2025, les « compas[1] » logé.es ont des espaces privés et communs (cuisines et douches). Nous avons pensé à un accueil global (insertion sociale, soins, formation etc.). Nous travaillons sur la nourriture par nos activités de restaurant, traiteur, conserverie et maraîchage, ce qui fait beaucoup de bien psychiquement aux personnes. Nous faisons en sorte qu’elles puissent manger ce qu’elles aiment et qu’elles aient accès aux ingrédients dont elles ont besoin. Nous cuisinons avec elles, parfois nous organisons des repas partagés. Nous voulons qu’elles puissent accéder à la langue française, pour qu’elles aient un bagage en vue de l’obtention de titres de séjour longs. Nous proposons deux cours d’une heure et demie par semaine par personne, car c’est nécessaire pour l’obtention des papiers et pour travailler. Nous faisons passer des diplômes de langues qui suivent les niveaux reconnus.

Toutes les règles de vies sont définies ensemble.

Nous avons observé que sans activité, les personnes ne voient pas d’issue. Ne pas être autonome est très difficile psychiquement. Nous avons alors réfléchi à comment donner plus de protection et d’autonomie aux personnes accueillies. Nous avons découvert l’Organisme d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires (OACAS) qui permet aux personnes d’être sous le statut de compagnons, de travailler dans des activités solidaires, d’obtenir une allocation mensuelle et de déposer une demande de titre de séjour après trois ans de vie et de participation à la structure. Après trois ans de travail sur cet agrément, nous avons décidé de nous affilier à Emmaüs France, et de créer des activités autogérées, afin que les personnes puissent y avoir accès ainsi qu’à des formations et une insertion sociale. Mais l’agrément nous a été refusé, donc pour l’instant, c’est sous forme de bénévolat. Nous organisons régulièrement des moments de formation avec les « compas ». Nous leur apprenons à tenir un bar, à faire des pizzas, gérer une conserverie, faire du maraîchage afin d’obtenir un bagage solide à la sortie de la structure. Au maraîchage, par exemple, ils peuvent suivre une saison entière s’ils en ont envie. Tout part toujours de leur envie.

Nous avons également réalisé un grand travail de réflexion sur le soin, à partir de tout ce à quoi nous avons été confronté.es pendant ces huit dernières années : les souffrances liées aux violences extrêmes, les personnes délirantes… Nous avons donc créé un poste de psychologue, parce que c’est indispensable. Nous avons suivi des formations du Centre Primo Levi et d’un médecin ethnopsychiatre. Nous travaillons aussi avec des soignant.es du territoire. Nous nous formons en tant qu’accompagnant.es. Et notre psychologue encadre des groupes de paroles pour les personnes qui hébergent ou qui accompagnent ces personnes.

Nous voudrions monter un pôle d’interprétariat et menons actuellement une étude de faisabilité.

Quelles sont les limites intrinsèques à ce dispositif ?

MG : Nous ne pouvons pas nous mettre dans la position de « sauveurs » ! Nous avons des limites dans l’accueil et l’aide des personnes. Il n’est pas possible de garantir à quelqu’un qu’il ou elle obtiendra des papiers ! Si une OQTF est reçue, nous ne pouvons rien faire. Par ailleurs, nous ne sommes pas non plus un lieu de soins. Il n’est donc pas possible d’accueillir des personnes en situation de grande souffrance psychique et/ou avec des problèmes médicaux nécessitant des soins hospitaliers réguliers. Ensuite, nous avons une limite de place. Des demandes arrivent chaque semaine, provenant de particuliers qui veulent rejoindre une structure Emmaüs ou de la part d’autres organisations. Enfin, nous sommes isolé.es géographiquement. Nos activités, l’agriculture (dans un territoire où il pleut en moyenne neuf mois de l’année) et la cuisine sont difficiles.

Quelles sont les limites économiques de votre modèle ?

MG : Nous attendons le recours en justice pour l’obtention de l’OACAS afin de protéger les personnes accueillies et leur permettre de voir de la lumière au bout du tunnel dans leur parcours migratoire. Les activités agricoles et alimentaires sont des activités qui demandent beaucoup de travail pour peu de revenus, c’est une autre limite. Le projet principal, c’est d’accueillir. Il faut toujours avoir cette double échelle à l’esprit : économique et sociale. Il faut développer les activités, certes, mais le principal, c’est que les « compas » soient bien accueilli.es et soient impliqué.es comme ils et elles le souhaitent et le peuvent dans chaque activité.

Nous sommes formés pour accompagner à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), au tribunal administratif, et lorsque nous essuyons un refus, nous faisons un recours, pour défendre les droits fondamentaux.

Qui sont les intervenants qui composent le collectif de la Maison communautaire ?

MG : Ce sont les habitant.es qui sont tou.tes bénévoles et quelques salarié.es.

Y a-t-il une histoire qui vous a marqué ?

MG : Sur les huit années d’expérience, ce qui nous a marqué, ce sont les moments où les personnes ont décompensé suite à leur souffrance psychique. Une responsabilité pèse dès lors que nous les accueillons. J’ai appris à prendre du recul. C’est toujours le collectif qui sauve les situations. L’hébergement chez un particulier, c’est difficile. Les maisons tenues par un collectif, c’est essentiel. Il y a au moins une personne qui peut alerter et prendre soin.

Y-a-t-il la possibilité d’une communauté ou d’un collectif d’asile malgré un asile construit sur l’atomisation ?

MG : Oui, c’est pour cette raison que nous avons choisis de nous affilier à Emmaüs. Nous ne pensons jamais seuls.

Nous sommes également en lien avec un réseau local large et un réseau national, ce qui forme une communauté d’accueil et d’asile qui permet aux personnes de changer de territoire s’ils le souhaitent. Cela nous enrichit mutuellement dans nos expériences singulières. C’est fondamental.

Propos recueillis par Nathalie Dollez, psychologue clinicienne et psychanalyste pour le comité de rédaction Mémoires


[1] Les compagnons de la communauté Emmaüs, au sein des Organismes d’Accueil Communautaire et d’Activités Solidaires (OACAS)