Résister. La peau et les os

< Revenir à la recherche

S’interroger sur la résistance, comme kinésithérapeute, m’amène assez spontanément à la biomécanique et à la résistance de nos tissus. Ou bien à cette qualité sportive. Puis, je songe assez vite aussi aux diverses résistances des patients qui m’arrêtent….

Notre corps constitué, avec son enveloppe « peau » sous-tendue de chairs qui s’organisent sur un squelette, est par son existence même, présence dans l’espace. Il empêche l’accès à ce lieu qu’il fait sien. Questionner notre clinique du côté de la résistance, c’est interroger la réponse à l’autre, à de l’autre. On résiste à… Comment s’organise cette résistance d’un point de vue somatique ? Dans un premier temps, nous allons écouter les qualités de la résistance qui permettent de vivre. Nous verrons alors qu’il n’y a pas de résistance vivante sans un rythme. Il en découle des choix thérapeutiques sur la place à lui donner.

Dans notre premier travail sur cette enveloppe charnelle, autour la structure squelettique, nous en apprécions la qualité élastique : possibilité d’étirement, aptitude du retour à l’équilibre, réversibilité de la déformation – comme diraient les mécaniciens -, résilience, dans son entendement premier. Nous la testons avec la peau, les muscles, les fascias…

Or, c’est dans cet espace de déformation, entre deux limites, que se situe la sensibilité, grâce à la peau et aux tissus subjacents maillés de neurorécepteurs informatifs. Biomécaniquement, l’étude de la résistance est ainsi intriquée avec la question de la sensibilité qui lance la boucle Sensation-Perception-Représentation-Interprétation-Action.

Résistance, contenance de la vie sensible.

Son infime mouvement élastique se perd lorsque ces organes ne se déforment pas, pierreux ; ne reviennent pas, malléables ; ne marquent pas de forme propre, liquides.

Je pense à Monsieur Y., qui, au premier contact, me donnait l’impression de mobiliser une porcelaine, qui « peut casser à tout moment ». Bien que sa peau bouge, sa vigilance m’arrête : Qu’est ce qui pouvait ainsi céder alors que le corps ne se « casse » pas si facilement, et encore moins la peau ? Son seul message indique une histoire figée : « Vous ne voyez rien, mais dedans tout est détruit » : les mains des bourreaux, qui lui ont brisé tant d’os, seraient encore à l’œuvre. Il est toujours prisonnier. D’ailleurs, il avait déjà eu de la rééducation qui lui avait permis de récupérer l’amplitude articulaire de ses épaules. Mais, avait-il expliqué à son médecin : « Ça ne sert à rien, les bourreaux sont encore dedans ». Il n’y a pas de mouvement possible, sa peau ne répond plus à sa fonction perceptive. Elle continue d’ailleurs de s’ouvrir pour expulser des restes de torture. Réellement. Monsieur Y. renvoie une représentation de fracture, conséquence d’une résistance rigide comme celle de l’os. Le corps colle à la confusion de ce qu’il a vécu, soumis à des sensations indescriptibles, et théâtre de phénomènes improbables. La peau se voit, pas l’os. Dans cette résistance ultime qui l’a maintenu en vie contre ce bourreau, il s’agit de l’assurer qu’une démarcation est possible entre la résistance structurelle de l’os et celle, contenante et fonctionnelle des « chairs ».

Nous bougeons dans le fin dialogue de l’une et l’autre et nous n’échappons ni à l’une ni à l’autre. Plus tard, il dira comment ce qui est prisonnier dans son corps commence à partir dans le mouvement. [Il faudrait des pages pour tenter d’écouter cette énigme].

Alors quand, dans ses premières séances je viens le palper avec mes mains, je nomme ce que je touche[1] chez lui, faisant appel à cette boucle entre sensation et représentation.

Que, par cette boucle, la résistance contenante peaucière puisse soutenir la fonction sensible, ouvrant alors son jeu avec la résistance structurelle de l’os.

Dans l’effarement de ces premiers temps, Monsieur Y., qui, cherchant secours, a osé expérimenter cette approche manuelle, est consterné, une pulsation surgit entre nos peaux en contact : autre chose qu’un « tout détruit », un rythme.

A l’écoute de cette pulsation, j’entends une relance là où un flux s’était arrêté. Cet arrêt vient interroger la distinction entre immobilisme et repos. Après quelques séances d’un travail antalgique, Monsieur M., se sent mieux. Je m’intéresse à son week-end, et il répond qu’il est resté allongé. Je m’inquiète. Il s’exclame : « Mais je me suis reposé : je suis resté allongé chez moi, confortable, et non plus allongé chez moi sans pouvoir bouger ».

Comme nous l’avons dit, la résistance est une force qui répond à une contrainte. Elle est assurée par notre système musculaire. Que l’effort soit long et prolongé, ou qu’il soit bref et intense – ce qui adapte physiologiquement le type de ses fibres – le muscle alterne les unités motrices pour gérer les déchets des combustibles, au risque qu’ils n’envahissent leur milieu de vie. Ainsi pour tenir une position, résister à une contrainte, il organise une alternance bien active. Quelle que soit l’échelle du rythme étudié, la milliseconde, l’heure ou la journée, – pour le dire rapidement -, chacun doit se poser régulièrement.

Au Centre Primo Levi, l’incapacité à dormir est l’une des principales demandes de soin. Qu’est-ce qui empêche ce repos « récupérateur » ? Comment la résistance échoue-t-elle à constituer un endroit sûr où se reposer ?

Nous retrouvons fréquemment cet état d’épuisement sur la ceinture scapulaire et la région cervicale lorsque les muscles sont « bétonnés ». Oui, parce que pour supporter la contrainte, s’il n’y a plus de plage de repos possible, un muscle réduit l’effort en s’installant en « position courte », de travail : résistant, mais plus flexible. En biomécanique, les muscles cervicaux sont appelés les « haubans latéraux » de la tête : mais comment s’adapte un mât quand les cordes sont devenues de la ferraille ? Voilà comment le corps s’accommode : les tendons, qui font le lien entre l’os et le muscle, vont petit à petit s’ossifier, prendre la qualité de la dureté en sacrifiant l’élasticité. Ça tient, mais toute sollicitation devient douloureuse. La résistance n’est plus alors que ce bloc qui ne cède pas à ce qui pourrait l’atteindre. Le processus ne peut plus opérer de balancement d’un état de sommeil à un état d’éveil.

Dans la perplexité d’un corps qui flanche, le diagnostic kinésithérapeutique vient cibler le « maillon faible ».

Dans les débuts très gymniques du métier de kinésithérapie, Françoise Mézières a vu cette défaillance comme une réponse aux muscles « naturellement forts » qui ont une tendance incessante à se rétracter au fil des répétitions, des traumatismes et du vieillissement. Contracturé, un muscle va visser, contraindre puis déformer l’articulation sur laquelle il passe en pont. Son antagoniste, de guerre lasse, s’affaiblit. Va-t-on alors le renforcer ? Alimenter ce combat biomécanique ? Les conséquences seraient d’autant plus dramatiques que « tout raccourcissement partiel de la musculature postérieure entraîne un raccourcissement de tout l’ensemble de cette musculature »[2], c’est-à-dire qu’après une éventuelle satisfaction temporaire d’un renforcement, nous favorisons une généralisation du conflit. Or comme nous l’avons vu, cette contracture est déjà une réponse à une contrainte.

En cherchant à assouplir, nous souhaitons que ce qui empêche la détente s’ouvre. Qu’une articulation soit libérée, ouvrant alors un espace de mobilité animé par le jeu musculaire.

En vue de cette ouverture, arrêtée par l’indifférenciation tonique du patient, j’utilise ma résistance avec la technique du « contracté-relâché » :

  • Après une contraction intense, le muscle entre dans une période réfractaire à toute stimulation, ayant épuisé ses réserves d’énergie. Il subit alors une profonde détente.
  • Soumis à ses contraintes élastiques, plus il va dans ses extrémités, moins le muscle dégage de la force.

Je sollicite, en extension, une contraction intense. Pendant la période réfractaire le muscle est mené vers un plus grand allongement, bravant ses tensions. Et dans cette phase « hors contrôle » du silence musculaire, une nouvelle sensation pourrait émerger dans cette élasticité qui se récupère.

Cette pratique propose de percevoir la différence entre contracté et détendu.

En emmenant le patient à la limite de l’amplitude, les points de fixation se révèlent. Et tout l’enjeu de ces techniques de « résistance », va être de laisser la possibilité au patient d’ouvrir cette porte vers un nouvel espace. Avec l’expérimentation de nouvelles positions, de nouveaux nouages de ressentis à des représentations se constituent, relance de la créativité.

La question de la résistance s’inscrit ainsi sans cesse entre nous dans le cabinet de kinésithérapie. Résister, dire non : temps de penser ou refus de bouger ? Dans un dialogue toujours à construire, elle vient par ses milles formes, constituer ces lieux énigmatiques qui interpellent, qui font appel. Corps pierreux, malléables, liquéfiés que nous recevons, comment relancer cette résistance, soutien de notre être singulier au monde ?

Hélène Desforges, Kinésithérapeute


[1] “Toucher, en effet, sépare, […] si on se rappelle qu’on ne sait jamais ce qu’on touche notamment parce que toucher convoque toujours plus ou moins la dimension fantasmatique et en cela le sexuel. Et qu’on veut bien en savoir quelque chose. Toucher c’est toucher un autre, être touché, c’est prendre acte d’un entre-deux.” https://arteaberges.fr/wp-content/uploads/2026/02/Fabrice-Foucheres-Discussion.pdf

[2] Mézière, Françoise. Cahiers de la Méthode naturelle, Méthodes orthopédiques, kinésitherapiques et fonction sympathique, 1973.