Entretien avec Marc Crépon, philosophe, qui rappelle que l’usage de la torture est toujours présent, voire, progresse de nos jours.
Dans votre ouvrage Régressions, des temps sombres à venir, vous rappelez que l’usage de la torture ne se soutient d’aucune justification, ne peut tenir devant le témoignage de la cruauté qu’elle libère, et qu’elle participe de la déshumanisation de la victime, du bourreau et de la société qui la tolère.
Dans ce texte, vous essayer d’expliquer comment la prévention contre la torture, loin de progresser, est exposée aujourd’hui à une forme de régression, dont vos arguments essayent de décrypter les mécanismes.
Vous parlez de « la pression spectrale » de la torture. Qu’entendez-vous par cette expression très énigmatique et à la fois très suggestive ?
Marc Crépon (MC) : J’entends cette notion de « pression spectrale », en un triple sens qui varie selon les régimes politiques. Sous les régimes autoritaire ou totalitaire, où elle est ouvertement pratiquée, cette pression se manifeste comme une menace permanente pesant sur la population. Nul n’est assuré d’être à l’abri – et c’est à tout moment que sa réalité peut s’imposer dans l’existence, qu’on en soit personnellement la victime ou qu’elle touche un être proche. En un second sens, elle concerne tous les discours qui, en dépit de l’interdiction de la torture, en appellent à sa re-légitimation. La pression désigne alors l’ensemble des processus qui tendent à accoutumer la population à son retour, au nom de menaces qui la rendraient nécessaire. D’où son troisième sens qui est peut-être le plus inquiétant. Il concerne la progression du « consentement à la torture », la conviction croissante d’une partie de nos concitoyens qu’on ne saurait exclure sa pratique de façon inconditionnelle et qu’il est des cas, comme la perspective d’une attaque terroriste, qui la justifient.
Vous ne réservez plus la possibilité de cette « pression spectrale de la torture » aux seuls pays autoritaires mais également aux pays démocratiques ; que voulez-vous dire ?
MC : De la re-légitimation de la torture, je fais l’un des voyants rouges signalant le basculement possible de la démocratie dans un système liberticide qui porterait atteinte aux droits et aux libertés fondamentales, dont le respect inconditionnel la distingue des autres types de régime. Parce qu’il existe partout en Europe et au-delà des formations politiques qui, par la bouche de leurs leaders, en appellent à savoir transiger avec son refus principiel, c’est le spectre de son retour décomplexé, ouvertement assumé, qui menace nos sociétés, pour peu qu’ils s’emparent du pouvoir. Il est légitime de redouter que telle ou telle partie de la population, en raison de ses opinions politiques, de ses origines, de sa culture ou de sa religion, constitue alors la cible privilégiée de ces transactions revendiquées.
A propos des déclarations adoptées à l’ONU, celles de 75, 84, et celle européenne de 89, sur la protection de toutes les personnes contre la torture et les traitements cruels, inhumains ou dégradants, vous utilisez, au sujet de l’engagement des gouvernements à les faire respecter, le terme de « cyniature » (qui est également au titre de votre chapitre). Quel est le sens de ce mot-valise ?
MC : Il faut reconnaître que même si les États concernés s’en défendent, la torture n’a pour autant jamais disparu des pratiques gouvernementales, quand bien même ils sont signataires de toutes les conventions internationales proscrivant son usage. Quand on regarde la liste des signataires, on est saisi de cette contradiction assumée. C’est avec le plus grand cynisme que, sous tel ou tel prétexte, dont aucun n’est recevable au regard de ces conventions qui ne font pas d’exception, ils transgressent l’interdiction qu’ils se sont engagés à respecter. Le mot « cyniature » désigne une signature qui, dans l’esprit de ses signataires n’engagent que ceux et celles qui sont assez naïfs pour lui accorder le moindre crédit. Il renvoie au cynisme, avec lequel un grand nombre d’États dans le monde violent, sans le moindre scrupule, les règles qu’ils se sont engagés à respecter, quant au respect de la dignité humaine.
Dans votre écrit, à propos de la progression de l’usage de la torture, vous faites l’hypothèse très intéressante que la classification des PTCID (peines, traitements cruels, inhumains ou dégradants) en « niveaux de gravité » pourraient en certaines circonstances constituer le marchepied de la progression de la pratique de la torture dans nos sociétés démocratiques. Pouvez-vous expliquer votre raisonnement ?
MC : Comme je l’ai expliqué dans Sept leçons sur la violence, la violence est une boîte de Pandore. Donner droit à l’une de ses manifestations, dans quelque espace que ce soit, au nom d’une fin censée la justifier, c’est libérer des forces qui finissent toujours par échapper au contrôle de celui qui a autorisé leur libération. C’est la raison pour laquelle les PTCID, pour peu qu’une société les tolère ou qu’elle minimise leur violence, sont une accoutumance à leur destructivité qui constitue l’antichambre de la torture. Pour autant, la torture n’est pas le dernier stade de cette légitimation de pratiques inhumaines. Dès lors que son inhumanité a pour horizon l’épuisement physique et moral de ceux qui la subissent, aux limites de leur résistance, l’horizon de sa déshumanisation est une peine de mort qui ne dit pas son nom. Il n’est pas anodin que ce soit souvent les mêmes forces politiques qui en appellent au durcissement des peines et de leur exécution, à la re-légitimation de la torture et au maintien de la peine capitale dans l’arsenal des châtiments ou à son rétablissement, là où elle a été abolie.
Pour vous le retour « spectral de la torture » n’est plus le seul apanage du consentement des gouvernements mais aussi celui de l’adhésion des populations elles-mêmes. Comment expliquez-vous cette évolution ?
MC : Dans Régressions, des temps sombres à venir, je distingue trois ensembles de forces : les « forces du jour », conservatrices, les « forces de la critique », progressistes, et les « forces de la nuit », régressives. La régression, dont les troisièmes portent le projet, consiste dans la ré-légitimation de violences spécifiques, dont on pensait que l’édifice des droits et des libertés conquis depuis la fin de la seconde guerre mondiale nous protégeait. Ainsi, des règles du droit international, des droits de l’homme, des conventions sur la torture, du droit des étrangers, du droit des enfants, du droit des femmes, et dans un autre registre, également essentiel, de la liberté d’opinion et de croyance et des libertés académiques. Pour orchestrer leur remise en question, les « forces de la nuit », obscurantistes, articulent trois cultures : une culture de la peur, une culture de l’ennemi et une culture du mensonge, dont depuis quelques décennies nous avons pu constater l’emprise croissante sur les sociétés démocratiques. Le plus inquiétant des temps à venir est que celles-ci semblent désormais prêtes à sacrifier quelques-uns de ses droits et quelques-unes de ses libertés, au nom de leur sécurité. Cela participe d’un aveuglement contagieux. Tant qu’ils n’ont pas été confisqués, nombreux, en effet, sont ceux et celles qui oublient ce qu’ils perdraient avec leur suppression. C’est dans cette perspective que s’inscrit leur consentement croissant à la torture.
Face à votre diagnostic sur la réalité actuelle de la torture, comment résister à la progression que vous imaginez de son usage ? Quelles sont les voies de luttes contre la sédimentation du consentement à la torture dans les consciences ?
MC : C’est une question essentielle, un vrai défi pour notre temps ; je verrais, pour ma part, trois axes essentiels que cette résistance pourrait emprunter.
Le premier consiste à rappeler inlassablement deux choses concernant la torture. Tout d’abord, sa destructivité. La torture reste abstraite, tant qu’on ne s’appesantit pas sur son processus qui est celui d’une double déshumanisation : celle des victimes en premier lieu, celle des bourreaux également. Cette abstraction, c’est aussi sa déréalisation. Il faut donc paradoxalement montrer ce que fait la torture aux corps et aux psychés qui la subissent pour la rendre redoutable. La seconde chose à rappeler est qu’elle finit toujours par échapper au contrôle de ceux qui l’ordonnent. Son recours consiste à donner à une catégorie d’individus (les « tortionnaires ») le droit d’utiliser de tous les moyens qu’ils pourront inventer pour faire souffrir autant qu’ils l’estimeront nécessaire quiconque leur sera livré, sous quelque prétexte que ce soit … non sans en éprouver une certaine jouissance.
Le second consiste à agir sur l’imaginaire de la torture. Il s’agit de déconstruire les fausses idées
qu’on se fait à son sujet. Parmi les images qui contribuent à sa re-légitimation subsiste, en effet, celle de sa supposée efficacité, qui est un mythe. Une autre tient à l’idée que seuls les « coupables » sont torturés… et qu’on ne saurait la redouter, tant qu’on n’a rien à se reprocher.
Aussi convient-il de rappeler inlassablement que son principe est toujours de bafouer la présomption d’innocence et qu’en conséquence, c’est tout un chacun qui peut, du jour au lendemain, tomber sous ses coups. Le troisième axe a pour objet de prévenir du poids qu’elle fait peser sur les populations qui, s’y sachant exposées, vivent dans la terreur, et du traumatisme durable qui en résulte.
Propos recueillis par le comité de rédaction Mémoires