Après la violence et l’exil, c’est la souffrance qui mobilise, plus que l’urgence

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Entretien avec Agnès Afnaïm, médecin généraliste et Hélène Desforges, kinésithérapeute, sur la notion d’urgence. Se rencontre-elle dans leur pratique respective au sein du Centre Primo Levi ?

Que signifie une « urgence » en médecine et en kinésithérapie ?

Agnès Afnaïm : En médecine, l’urgence, c’est un soin qui ne peut pas souffrir de délai. Il faut généralement agir dans les quelques heures qui viennent. Après, il existe un autre type d’urgence qui est très prévalent dans notre société, c’est l’urgence ressentie et qui provient de la personne qui souffre. Au Centre Primo Levi, nous soignons des séquelles de la torture. Il peut y avoir des situations aiguës de souffrance, de douleur, mais ce n’est pas le cadre de l’urgence médicale.

Hélène Desforges : Pour réfléchir à cette notion, je me suis intéressée au métier d’urgentiste car il n’a rien à voir avec notre pratique. Dans le corps médical, les kinésithérapeutes sont plutôt à l’opposé de cette profession car ils ont le temps d’entendre, ils peuvent recevoir les personnes plusieurs fois, alors que l’urgentiste a affaire à une urgence vitale, et la mort est vraiment juste à côté. Et pour travailler cette urgence vitale, il est obligé de faire du corps un « objet » anatomique. C’est la mécanique du corps qu’il faut réparer d’urgence. Avant que l’anesthésie n’arrive, « silenciant » la douleur, les urgentistes n’avaient pas d’autre reconnaissance que celle de « barbiers barbares », plus ou moins talentueux.

A partir de cette réflexion, je me dis qu’au Centre Primo Levi, l’urgence est à l’opposé de celle de l’urgentiste. Nos patients ont été confrontés à une mort qu’on ne leur a pas laissé traverser et ils ont dû être leur propre urgentiste, c’est-à-dire se couper d’une partie d’eux-mêmes pour survivre. Notre travail, c’est d’aller « re-subjectiver » ce corps et de border ce qui a été coupé. C’est donc l’envers de la manière de travailler de l’urgentiste.

Y a-t-il de l’urgence dans la demande des patients ?

HD : Au niveau de la kinésithérapie, ce qui peut prendre un caractère d’urgence, c’est qu’il n’y a pas de demande. Je suis plutôt confrontée à un grand silence. Donc, ma pratique auprès de personnes victimes de torture, c’est de parvenir à dessiner quelque chose du corps. En revanche, j’ai une obligation professionnelle de détecter des signes d’urgence, comme la phlébite. Et chose assez surprenante, cela ne m’est jamais arrivé dans ma vie professionnelle, sauf ici !

AA : J’entends ce que tu dis, que les demandes ne sont pas toujours élaborées, parce que le psychotraumatisme vient écraser la parole.

Au niveau médical, l’urgence, pour eux, c’est de pouvoir dormir. Et cette demande peut nous mobiliser parce que nous sommes en résonance avec ce tableau de souffrance. Mais dans ma pratique, lorsque je reçois une nouvelle personne au Centre Primo Levi, la première urgence que je m’assigne en tant que médecin généraliste, c’est que l’on se rencontre. Cela parîit complètement paradoxal ! Cependant chez ces personnes, la rencontre humaine n’a rien d’évident. Elles n’ont pas de sentiment de sécurité. L’autre, a priori, suscite de la défiance ou de la méfiance. Donc, si à la fin de la première consultation, un regard est adressé, soutenu, j’ai le sentiment d’avoir répondu à la première urgence. De recréer le socle qui rend le soin possible. Et quand je dis « le soin », c’est la restauration de quelque chose de l’humain qui a été radicalement mis à mal par les violences extrêmes.

HD : En kinésithérapie, cette urgence de la rencontre dont tu parles, peut passer par des semaines ou des mois de silence. Il me semble que c’est lié à la pratique du réel physique du corps. Peut-être qu’il faut d’abord atteindre le plus archaïque de notre relation au monde ? Parfois, je nomme ce que je fais avant de poser ma main. Mon toucher est à l’écoute de tous ces circuits qui peuvent se remettre en place. Quand j’ai commencé au Centre Primo Levi, j’étais étonnée du temps que cela pouvait prendre d’entrer en contact avec ce corps meurtri.

Je me rappelle d’un des premiers patients. Quand j’ai posé mes mains sur lui, j’ai senti… une table ! Comme s’il n’y avait plus aucun rythme vivant dedans. Ce qui m’a plongée dans un état d’urgence psychique ! Sentir des corps en survie, c’est impressionnant. Comment des personnes dans des états pareils arrivent tout de même à marcher, à sortir, à prendre le métro, alors qu’ils tiennent à peine sur un pied, que les signes cliniques indiquent qu’ils ne sont pas en mesure de marcher ?

Face à de tels corps, il me semble important de pouvoir établir un contact physique.

Ce que j’entends, c’est que pour toi, Agnès, le premier lien se crée par la parole, alors que pour toi Hélène, c’est par le toucher.

AA : Oui, même en tant que médecin, et même si je suis amenée par la suite à toucher les corps. Mais je ne m’y aventure qu’une fois cette relation instaurée, quand il règne un climat de sécurité entre nous. Il faut ce préalable de la parole où je suis à l’écoute du rythme de la personne, de sa prosodie… je me cale sur la respiration de l’autre, avec un regard qui englobe… Je ne cherche pas à poser des questions, j’écoute, j’accueille, même si j’aimerais bien avoir un tableau clinique. Offrir ce temps veut dire la remettre dans une temporalité qui soit juste pour elle.

Selon vous, cette notion d’urgence est-elle liée à la surprise ? Parce que nous nous retrouvons face à un insu ?

AA : J’ai le sentiment que c’est le « trop su » qui crée l’urgence en médecine. Je prendrais l’exemple d’une personne qui présente une pathologie actuelle. Et cette pathologie actuelle se situe dans une zone qui a été meurtrie, qui a été un lieu de sévices. Cela vient créer un amalgame chez le patient.

Typiquement, une jeune femme a subi des coups au visage qui lui ont transpercé le tympan. Elle en a gardé une très grande fragilité. Quand elle a une otite, elle est dans un état psychique qui n’est pas strictement lié à sa pathologie. La douleur lui rappelle les sévices. Elle lui est insupportable et la fait décompenser.

Récemment, un jeune homme avait une rhinopharyngite, donc avec des ganglions dans la région du cou. Sauf que cela tombait juste sur un endroit de séquelles douloureuses de torture. Alors que sa douleur allait mieux, je l’ai vu s’avancer vers moi avec un regard effrayé dans la salle d’attente, en me pointant son cou. Mon travail, c’est non seulement de le soulager, mais de lui expliquer à quoi cela le renvoie. Je dissocie la douleur de la torture, pour la réassocier à la rhinopharyngite. Cela demande des explications et du soin médical. Il faut pouvoir rassurer les patients. Et là, il faut vraiment consister dans sa posture de médecin pour qu’il puisse y avoir un décollage du traumatisme. Alors, est-ce que cela rejoint dans une certaine mesure, cette irruption d’inconnu du corps ? C’est possible aussi. Mais surtout, passer beaucoup de temps à expliquer, à apporter la preuve que ce n’est pas le passé qui se réactualise dans le corps d’une façon tangible et les ramener dans l’ici et le maintenant.

HD : Ce que tu énonces rappelle une question que je me posais au début de ma pratique. Quand une personne est enfermée dans ses sensations traumatiques, n’y a-t-il pas qu’un savoir médical qui puisse arrêter ces associations ? Ne faut-il pas passer par un toucher, par une connaissance médicale pour couper cette forme de reviviscence, puisque ce savoir médical représente une loi médicale ?

AA : Oui, la science peut servir de caution, de ponctuation.

Le patient serait donc dans une urgence de savoir, savoir qu’il convoque dans une figure du médecin, du kinésithérapeute ?

AA : La demande des patients est très adressée. Ils ne vont pas aux urgences par exemple ! Parce que dans une situation aiguë ou vécue de manière sur-aiguë, alors qu’ils atteignent un point de décompensation, les urgences leur répondent « Vous avez une otite ? Un ganglion ? C’est rien ! ». Ce qui n’améliore pas leur état.

Pourtant, au sein de ma consultation, je leur énonce les mêmes choses mais ce qui change, c’est la place. Je les dis de la place de ce lien, de cette rencontre. Et puis, je prends le temps parce que cette douleur réveille leur vécu traumatique. Je les reçois un jour, je les rappelle le lendemain. Je les fais revenir… Je ne les laisse pas seuls face à ce vécu, au moins pour un temps. Après, les séances pourront à nouveau s’espacer. C’est un travail de contenance.

A l’inverse de l’urgence, vous avez beaucoup parlé de la temporalité, de reprendre le temps avec les patients. Jusqu’à quand proposez-vous une prise en charge ?

HD : Une fois que je peux faire une séance de kinésithérapie construite, avec ma méthode de travail Mézières [ndlr : une approche globale du corps], je ne les reçois plus au Centre Primo Levi. Cela veut dire que la personne est suffisamment reconstruite intérieurement pour être orientée à un confrère ou une consœur en ville. Elle a retrouvé une ossature interne qui permet de supporter un travail à l’extérieur.

AA : Oui, cela soulève la question des fins de suivi. Je dirais qu’une de nos urgences à nous, en tant que cliniciens, c’est d’arrêter les effets du traumatisme, c’est-à-dire notamment, endiguer la fixité de la temporalité et remettre du mouvement. Même si cela ne veut pas dire être guéri.

Propos recueillis par Marie Daniès, rédactrice en chef