Guerre, psychotraumatisme et corps civils

Un article de Marie-Caroline Saglio-Yatzimirksy, paru dans le Journal Après Demain (n°77) de la Fondation Seligmann

Depuis 2010, la Fondation Seligmann soutient les actions du Centre Primo Levi en finançant des frais d’interprétariat indispensables à la prise en charge médicale, psychologique et sociojuridique d’enfants et adolescents victimes de violences politiques dans leur pays d’origine. Dans ce dossier dont le thème est « la guerre, la paix, le droit », Après-demain a souhaité donner la parole à Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, présidente de cette association ainsi baptisée d’après le nom de l’écrivain italien rescapé d’Auschwitz, auteur de Si c’est un homme, en raison de « sa valeur symbolique, synonyme du refus des traitements inhumains, cruels et dégradants ».

 

« La guerre… une cicatrice qui ne s’effacerait plus… Tout le bruit est dans ma tête », écrit Maurice Genevoix (Les Éparges, 1923). C’est un mal tenace, intérieur, dont il ne se débarrasse pas. Cette formule dit avec une précision brutale ce que nombre de personnes ayant traversé la guerre décrivent encore des années plus tard : une guerre qui ne s’arrête pas, qui se déplace, qui s’installe.

La guerre ne s’achève pas avec le cessez-le-feu. Elle se prolonge dans les corps, les psychés, les récits, et surtout dans les vies civiles qui n’étaient pas destinées à devenir des champs de bataille. Là où l’histoire officielle parle de stratégies, de victoires ou de défaites, une autre guerre continue : celle du traumatisme. Une guerre sans date de fin, sans ennemi visible, mais dont les effets internes ravagent durablement celles et ceux
qui l’ont traversée. Les cliniciens du Centre Primo Levi rappellent que la guerre ne s’arrête pas lorsque les armes se taisent : elle se poursuit sous la forme d’une effraction psychique durable, qui envahit la vie quotidienne des personnes exposées à la violence extrême.

« L’enjeu clinique n’est pas seulement de soigner, mais de permettre une sortie progressive du champ de bataille intérieur […]. »

Depuis plus de 30 ans, le Centre accueille pour des soins psychiques des hommes, des femmes et des en- fants ayant traversé la guerre, la torture et l’exil. L’enjeu clinique n’est pas seulement de soigner, mais de permettre une sortie progressive du champ de bataille intérieur, afin de retrouver une possibilité de paix et de confiance dans le lien social.

La guerre intérieure et corporelle

La guerre, c’est plus que la mort ; c’est la destruction. Nos équipes décrivent la guerre comme une expérience de désorganisation radicale du monde, où disparaissent les repères fondamentaux de sécurité, de continuité et de protection.
Pas de guerre sans violence physique et psychique. La destruction est massive, définitive. Pas de guerre sans brutalité ni imprévisibilité de la mort. L’environnement n’est plus sécurisé. Le traumatisme de guerre s’inscrit dans une expérience où le danger n’a jamais cessé, même longtemps après la fin des combats.

La guerre est aussi perte : perte des proches, familles disloquées. En zone de guerre, les familles sont rendues impuissantes : comment secourir, comment soigner ? Cette impuissance, cette passivité de la « victime de guerre » constitue en elle-même une violence psychique majeure. Pour les personnes exilées accueillies dans nos locaux, la guerre a entraîné des départs massifs – des migrations dites « forcées » – même lorsque celles-ci sont formulées comme un « choix » de partir, oxymore fréquent dans les récits d’exil.
C’est aussi une inscription dans le corps, qui fige. Pour reprendre une image chère à Jean-Luc Godard, « la guerre, c’est un éclat de fer dans un morceau de chair ». Les cliniciens, psychologues, psychanalystes, médecins, décrivent cette matérialité du traumatisme : éclats d’obus, cicatrices, douleurs chroniques dans les corps porteurs de la violence subie. Ce corps a tenu les coups et les tortures au pays, puis des traversées terrifiantes – les patients racontent la traversée de la Lybie, la traversée de la Méditerranée, et la terreur abyssale qui ne laisse personne indemne. Et à un certain moment ce corps qui a supporté s’effondre, surtout s’il n’est pas soutenu ou soigné dans le pays dit d’accueil. La violence psychique s’exprime et hurle alors dans le corps.

Retrouvez l’article complet :

https://www.fondation-seligmann.org/le-kiosque/

https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2026-2?lang=fr

https://www.europresse.com/