La clinique du Centre Primo Levi permet d’observer les guerres et les autres formes de violences politiques contemporaines depuis leurs effets sur les personnes qui les ont subies.
Des contextes pluriels, des violences qui se répondent
Le Centre Primo Levi soigne en France des personnes ayant été victimes de torture et de violences politiques, dont beaucoup viennent de pays qui sont le théâtre de conflits armés – actuels ou plus anciens. D’autres viennent d’États où les violences sont liées à la répression politique, à des conflits internes, des luttes d’influences, l’appartenance à certains groupes (communautaires, minorités ethniques ou religieuses, politiques).
70% des patient.es du Centre Primo Levi proviennent de 10 pays : RDC, Guinée, Afghanistan, Côte d’Ivoire, Ukraine, Syrie, Bangladesh, Colombie et Sri Lanka.
Derrière la diversité des contextes géopolitiques, les équipes retrouvent des violences qui se succèdent, s’additionnent : bombardements de civils, actes de torture, violences psychologiques, physiques et sexuelles, disparitions, arrestations, détentions, menaces permanentes, surveillances, risque d’exécution, perte (mort, enlèvement) ou séparation familiale, destruction des maisons, déplacements forcés… Certaines violences peuvent aussi faire écho à d’autres violences vécues pendant l’exil et dans le pays d’accueil, les unes réactivant les autres.
L’intentionnalité comme spécificité
Toutes les expériences traumatiques ne se ressemblent pas. Elles ont en commun le caractère intentionnel des violences subies qui sont délibérément dirigées contre des individus ou des groupes afin d’atteindre des objectifs politiques, militaires ou sociaux.
Il ne s’agit pas d’un évènement accidentel : une personne en fait délibérément souffrir une autre, pour l’humilier, la punir, obtenir des informations mais le plus souvent la faire taire, la briser et au-delà, atteindre la famille, la communauté, terroriser une population.
Cette intention de détruire bouleverse profondément les repères psychiques. Elle atteint non seulement l’intégrité physique, mais aussi la confiance envers les autres qui rend normalement possible le lien social, le sentiment de sécurité, et jusqu’à l’identité même de la personne.
« Cette dimension est celle qui atteint le plus nos patients, qui ont le sentiment d’être profondément touchés dans ce qui fonde le lien social »
Jacky Roptin, psychologue clinicien.
Des traumatismes qui se prolongent dans le temps
Dans un contexte où les conflits peuvent être réduits à des images spectaculaires, sembler lointains ou passés, le travail réalisé au Centre Primo Levi rappelle que leurs conséquences sont durables et se prolongent dans le temps et au sein des sociétés qui accueillent les personnes qui en sont victimes.
Le Centre Primo Levi est en effet un lieu où la guerre, la violence politique – bien qu’éloignées géographiquement – continuent à se manifester, dans les corps, les psychés et les récits des personnes accueillies. Douleurs chroniques, séquelles de blessures, troubles du sommeil, manifestations somatiques… sont les traces d’une violence que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer.
L’événement passé n’est pas simplement un souvenir douloureux, il fait irruption dans le présent. Des images, des sons ou des sensations reviennent comme si le danger était encore là. Le corps et le psychisme demeurent mobilisés face à une menace pourtant disparue, maintenant les personnes dans un état d’alerte permanent. Parmi elles, il y a ce jeune adulte ukrainien qui continue d’entendre en permanence le bourdonnement des drones de guerre, ou encore cette femme congolaise qui revit toutes les nuits les scènes des viols endurés et dont les brûlures de cigarettes sur le corps lui rappellent sans cesse ce qu’elle a subi.
Dépasser l’emprise psychique des violences
« L’enjeu clinique n’est pas seulement de soigner, mais de permettre une sortie progressive du champ de bataille intérieur, afin de retrouver une possibilité de paix et de confiance dans le lien social », explique Marie-Caroline Saglio-Yatzimirksy, présidente du Centre Primo Levi.
Il ne s’agit pas d’effacer ce qui a été vécu, ni de faire seulement disparaître les symptômes, mais d’aider la personne à reprendre possession de son histoire, à retrouver des repères, un sentiment de sécurité et redevenir actrice de son existence. Il s’agit de comprendre comment chacun.e est affecté.e par un événement violent en fonction de son parcours, de ses repères et de sa subjectivité.
Penser ensemble les violences contemporaines
Fin 2026, le Centre Primo Levi rejoindra une Communauté de Pratiques Européenne, aux côtés notamment du Bundesverband Psychosozialer Zentren à Berlin (un organisme qui fédère 52 centres spécialisés pour les victimes de guerre et de la torture), Rokada (organisation caritative intervenant dans 17 régions d’Ukraine) et de professionnels de santé issus de plusieurs autres pays européens (Grèce, Italie, Finlande, pays baltes…).
Ce réseau, qui sera lancé le 1er septembre 2026, répond à un besoin croissant de partager les expériences et de réfléchir collectivement face à des formes de violence qui évoluent et se rapprochent de nos sociétés européennes. Il s’articulera autour de rencontres mensuelles, d’un forum de 2 jours à Berlin en octobre et d’une visite d’étude en 2027.
Cette coopération internationale offrira au Centre Primo Levi une opportunité de relier son expérience à celles d’autres acteurs européens et d’enrichir sa pratique.