Les noms de la résistance À l’heure où Marc et Simonne Bloch entrent au Panthéon, deux ans après Missak et Mélinée Manouchian, la puissance de ces figures de la Résistance nous saisit : geste de l’historien devenu combattant ; lutte de l’« immigré », survivant du génocide arménien, contre l’atrocité nazie. Mais ces destins sont aussi ceux de convictions vécues dans l’ordinaire, comme l’enseigne Primo Levi, car la résistance ne se réduit pas à l’exploit. Résister, c’est demeurer humain lorsque tout vise à détruire l’humanité : reconnaître un visage, préserver une adresse à l’autre. Dans La Coquille, son récit de prisonnier des geôles de Syrie, Moustafa Khalifé mémorise des milliers de noms et, par cette « écriture mentale », maintient la pensée et un reste de monde. Marc Crépon nous avertit : la torture exerce une « pression spectrale ». Elle revient dans les discours qui l’excusent, l’accoutumance aux traitements inhumains et le renoncement des sociétés à leurs principes. Elle est notre contemporaine. Contre cela et depuis trente ans, le Centre Primo Levi résiste. Alors que les guerres se multiplient, et que le péril idéologique menace, que s’effondre l’aide humanitaire, le Centre poursuit sa mission et la déploie. Tous les textes de ce numéro déclinent cette résistance. Jacky Roptin explore les enseignements de témoins de la violence, et ce qui tient dans le psychisme, ce « trou de souris » où la pensée demeure, où le sujet insiste. Hélène Desforges écoute, entre la peau et les os, la résistance du corps, son élasticité pour contrer la violence traumatique. Émilie Abed accompagne la parole raréfiée des déboutés de l’asile et la ténacité du « On est là » ; Armando Cote montre comment Taras, enfant venu d’Ukraine, invente une guerre à laquelle il peut donner une fin. Elle devient collective dans les solidarités de Tarnac ; Jean-François Corty la porte avec Médecins du Monde face à la criminalisation de l’aide ; Dilnur Reyhan la fait vivre dans le combat de la diaspora ouïghoure pour préserver une langue, une mémoire, une communauté. Les formes diffèrent, mais l’enjeu demeure : ne pas céder à l’effacement. Combattre les adversités ne suffit donc pas. Il existe une résistance plus fondamentale : faire place à l’autre, tenir avec lui, croire encore qu’un lien est possible malgré la destruction. Au Centre Primo Levi, elle commence par un geste : connaître le nom de la personne accueillie. Ce nom, que les cliniciens prononcent et retiennent, est essentiel. Il rend, à celle ou celui que la violence a voulu défigurer, sa singularité, sa dignité et sa place. Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Présidente du Centre Primo Levi

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