L’urgence en temps de guerre

Entretien avec Oleh Berezyuk, psychiatre et fondateur d’Unbroken* à Lviv en Ukraine, avec qui le Centre Primo Levi collabore dans le cadre d’un programme de formation et de soutien aux équipes soignantes depuis 2022.

Illustration © Sébastien Calvet Mediapart

* Ouvert en 2023, Unbroken est un centre de réhabilitation qui propose une gamme complète de soins médicaux, allant de la chirurgie d’urgence et reconstructive aux prothèses et au soutien psychologique.

Au moment de la création du dispositif Unbroken, dans quelle urgence étiez-vous ?

Pendant des années, l’hôpital clinique multidisciplinaire d’urgence et de soins intensifs de Lviv, en Ukraine, était un établissement civil qui avait très peu d’expérience dans la prise en charge des blessés de guerre. Après l’invasion du pays par la Russie en février 2022, l’hôpital – ainsi que le personnel médical qui y travaille –  a été contraint de s’adapter afin de mieux venir en aide aux personnes blessées pendant la guerre.

A cette époque, nous n’étions pas en mesure de réagir aux multiples défis qu’engendre une guerre. Nous avons réalisé que nous allions avoir à traiter un nombre massif de personnes victimes. Pas uniquement des militaires mais aussi des civils, adultes et enfants. Nous avons compris que le système de santé mentale hérité de l’époque soviétique ne pourrait pas subvenir à l’ensemble des besoins. La deuxième chose que nous avons constatée suite aux tortures pratiquées par les forces Russes à Boutcha, c’est que les traumas allaient être très sévères.

Quels aménagements cela a-t’il nécessité ?

Nous savions que nous devions nous former. Le nombre de médecins, de psychiatres, de psychologues formés au trauma et à la psychothérapie était très insuffisant. Nous avons sollicité des institutions militaires aux Etats-Unis et d’autres membre de l’OTAN qui ont des connaissances sur le trauma militaire, puis, des institutions civiles comme l’Université de Yale et le Centre Primo Levi.

Ma plus grande peur au début, c’était qu’une personne passe la porte de mon bureau pour me dire qu’elle avait été capturée et subi des tortures. Rien qu’à l’idée d’y penser, j’avais des pensées paniques. Je ne savais pas comment lui parler, comment la toucher. J’étais comme gelé. Grâce au Centre Primo Levi, j’ai pu acquérir des connaissances et un savoir-faire.

Et aujourd’hui ?

Nous recevons des personnes adultes, enfants et militaires amputés, brûlés, défigurés, devenus invalides, qui ont été fait prisonniers, torturés… Nous sommes confrontés de plus en plus à des traumas aigus, des blessures morales profondes, des troubles de stress-post traumatique. Aujourd’hui les personnes comprennent mieux l’importance des soins psychiatriques et de la psychothérapie qui sont moins stigmatisés par les patient.es.

Propos recueillis par Armando Cote, psychanalyste au Centre Primo Levi.

>> POUR EN SAVOIR PLUS 

« Nous ne savions rien des traumatismes de guerre », Médiapart, 27 octobre 2023.